Événements et spectacles en direct au CNA – mise à jour de septembre 2020.
Franco Mannino avec l'Orchestre du CNA, anées 1980 ©
OCNA à domicile

Madame Butterfly

Pour cette édition de L’OCNA à domicile, nous sommes ravis de vous offrir un enregistrement de 1989 de Madame Butterfly, opéra composé par Puccini, présenté en version concert.

À ses débuts, l’Orchestre du CNA était non seulement reconnu pour ses interprétations magistrales de la musique de Mozart et de Haydn, mais aussi pour sa passion opératique. En fait, Mario Bernardi est l’instigateur de Festival Canada, festival d’été du CNA de 1971 à 1977 devenu Festival Ottawa de 1978 à 1982, qui faisait la part belle à l’opéra. Des chanteurs d’opéra renommés se sont produits au CNA à cette époque. Les représentations de La Dame de pique (1978) et d’Eugène Onéguine (1983) de Tchaïkovsky, dont on parle encore aujourd’hui, ont atteint un statut quasi mythique.

Dirigé par Franco Mannino, premier chef invité pendant les années 1980, notre Orchestre excelle ici : électrique, sublime et inspirant, il vous enveloppe de riches sonorités tout au long du magnifique opéra de Puccini.

Richard Margison, jeune ténor canadien qui a plus tard fait sa marque dans le monde de l’opéra, incarne brillamment Pinkerton ; la soprano américaine Elizabeth Holleque nous offre une exquise interprétation du poignant rôle de Cio-Cio-san. Enfin, une distribution solide, dont la Ottawa Choral Society, complète la distribution. Cette prestation, alors diffusée par la CBC, figure toujours parmi celles dont plusieurs musiciens de l’Orchestre se souviennent avec plaisir.

Prenez le temps de vous détendre et de profiter de l’occasion qui vous est donnée d’écouter la superbe musique de Puccini, merveilleusement interprétée par notre Orchestre. Voilà un cadre idéal pour une agréable soirée d’été.

Réflexion du violiniste Winston Webber

Aujourd’hui, nous vous proposons un opéra pour la première fois dans le cadre de L’OCNA à domicile! Et ce n’est pas n’importe quel opéra – c’est Madame Butterfly! – ni une interprétation quelconque parmi toutes celles qui en ont été faites…

Voici ce qui est probablement le meilleur enregistrement d’un concert de l’Orchestre du CNA capté en direct, en 1989, avec un son de qualité supérieure – grâce à la CBC! – : le célèbre opéra de Puccini est ici présenté en version concert et interprété par l’Orchestre et une pléiade de chanteurs sous la direction de Franco Mannino.

Je citerai ici quelques passages du livret, mais en écoutant simplement l’enregistrement, vous pourrez aisément suivre le fil du récit. D’ailleurs, la musique et le chant sont tout à fait captivants! Mais il s’agit d’une œuvre complexe…

J’écoute avec plaisir cet opéra, surtout son premier acte, depuis des années. La musique dit ce qu’il faut, et les paroles en épousent magnifiquement le rythme. Même quand on parle italien (ce n’est pas mon cas), on ne fait pas nécessairement attention à chaque mot, on se concentre plutôt sur la manière dont cette langue mélodieuse caresse nos oreilles. Et sur la célèbre et tragique histoire d’amour. C’est un opéra, après tout! Pinkerton, personnage scandaleusement égoïste, s’oppose à Butterfly, qui commet avec amour une tragique erreur de jugement. C’est un opéra dont la fin est tellement connue qu’on oublie peut-être sa portée et les sentiments qu’elle devrait nous inspirer.

Le livret et la musique de Madame Butterfly portent en eux deux messages très différents qui ont quelque chose de troublant aujourd’hui, surtout le second. Puccini et ses librettistes exploitent les conséquences potentiellement tragiques d’une histoire d’amour entre deux personnages qui sont loin d’être sur un pied d’égalité – c’est un thème commun sur scène. Toutefois, les a priori culturels de l’époque où l’opéra a été écrit nous font aujourd’hui sourciller. Et que dire de la différence d’âge entre Pinkerton et Butterfly? Un scénario classique pour une œuvre célèbre, fort appréciée. En ce sens, c’est un récit opératique typique : une grande histoire d’amour vouée à l’échec. Mais, à la lumière des événements actuels, on peut voir ici – surtout dans la conclusion du premier acte – l’un des moments du Moi Aussi les plus élégamment dissimulés, magnifiquement chantés et outrageusement cruels de toute l’histoire de l’opéra. Certes, Pinkerton n’est pas Scarpia. Et Butterfly n’est pas Tosca.

Et ce récit, peut-être parce qu’il nous semble si contemporain, nous interpelle toujours. Faut-il aborder Madame Butterfly par l’entremise de ses aspects musicaux ou de son contenu narratif? Je dirais que les deux approches sont valables, ce qui crée un certain problème dans la mesure où il faut considérer l’œuvre comme du grand art, ce qu’elle est.

À la fin du premier acte, Pinkerton chante une envolée romantique :

« Bimba dagli occhi pieni di malia, ora sei tutta mia. »

« Enfant aux yeux ensorceleurs, tu es à présent mienne. »

La musique est MAGNIFIQUE. Mais les paroles… D’un côté, un passage musical parmi les plus beaux de tout le répertoire opératique. De l’autre, Pinkerton blâme déjà Butterfly de tout ce qui pourrait suivre.

La jeune fille décrit alors la manière dont elle souhaiterait être aimée. On atteint ici un sommet émotif :

« […] una tenerezza sfiorante e pur profonda come il ciel, come l'onda del mare. »

« […] une tendresse légère et cependant profonde comme le ciel, comme l’onde de la mer. »

On sent tout de suite que les sentiments de Butterfly sont bien plus profonds que ceux de Pinkerton!

Le merveilleux mot italien « sfiorato » renvoie à la manière infiniment tendre dont on caresse les pétales de fleurs (« fiori »). J’aime le fait que le mot « sfiorato » soit l’indication rythmique donnée à l’orchestre au début du doux air « Nessun Dorma » [dans Turandot]; voilà une nuance de sophistication qui se perd souvent dans l’approche de la grande finale de l’opéra.

Mais cette douce tendresse est étrangère à Pinkerton. Si Butterfly est follement amoureuse, elle ne manque pas de bon sens, et hésite :

« Dicon ch'oltre mare se cade in man dell'uom ogni farfalla d'uno spillo è trafitta ed in tavola infitta! »

« On dit outre-mer que si un papillon tombe dans les mains d’un homme, on le perce d’une épingle! »

Et Pinkerton de répondre passionnément, mais sans réfléchir :

« Un po' di vero c'è: e tu lo sai perché? Perché non fugga più. Io t'ho ghermita... Ti serro palpitante. Sei mia. »

« Il y a là un peu de vrai. Et sais-tu pourquoi? Pour qu’il ne s’échappe plus. Je t’ai attrapée… Palpitante, je te serre. Tu es à moi. »

C’est, disons, un peu difficile à avaler.

Est-ce qu’on se souvient que « Sei mia » sont aussi les dernières paroles que Scarpia adresse à Tosca, juste avant qu’elle ne le tue d’un coup de poignard? Et ici, Pinkerton susurre ces mêmes mots à Butterfly dès le premier acte! L’égoïsme tragique du héros est peut-être déjà là, dans ces mots. Mais ce sont des paroles qu’on retrouve partout à l’opéra, et c’est ainsi que les amoureux ont échangé depuis des lustres. Comment peut-on les lire aujourd’hui?

Et, comme si ce n’était pas assez, au moment où Butterfly et Pinkerton se laissent aller à leurs sentiments – ou plutôt Butterfly seule –, Puccini met en relief l’ambivalence de la situation dans une harmonie inoubliable qu’on nomme « accord augmenté ». Il s’agit là du passage favori de plusieurs dans toute l’histoire de la musique. C’est vraiment quelque chose! Laissez-moi vous expliquer brièvement…

Ce n’est pas une exagération de dire que toute la musique occidentale est propulsée par un impératif harmonique unique, qu’on appelle « fonction tonale de dominante ». Ne cessez pas votre lecture! En fait, voilà simplement une façon analytique un peu pompeuse de dire que la tonique se définit par rapport à la dominante (ou à l’accord de dominante), laquelle est située au cinquième degré au-dessus de celle-ci (quinte juste) et nous donne l’impression que la tension alors créée ne peut être dissipée que par un retour à cette tonique (phénomène qui échappe même à Oliver Sachs!). Eh oui, pratiquement toute la musique qu’on écoute est alimentée par cet unique, ineffable principe psychologique et musical. En d’autres mots, si, en chantant « Joyeux anniversaire », on s’arrêtait en plein milieu, on serait vraiment dérouté!

Bon, nous voilà bien LOIN des notes d’opéra habituelles, mais cette explication est nécessaire pour comprendre combien l’accord augmenté de Puccini est harmoniquement unique. Il comprend en lui-même toute cette tension, sans faire référence à autre chose. Cet accord inoubliable, qui sort de nulle part, nous semble étrange, sinistre, à la fois attirant et troublant. Techniquement, il est formé de deux tierces majeures superposées, ce qui veut dire que les notes externes de la triade ont entre elles un intervalle d’une quinte augmentée – et non d’une quinte juste –. Vous me suivez?

Alors, pour que la tension se dissipe, il faut tout simplement que la tierce majeure externe soit modulée d’un demi-ton vers le haut. Le passage du doute à la certitude, du malaise à la paix la plus complète dans le monde est instantané, miraculeux, presque sublime (je choisis soigneusement ce mot trop souvent employé).

Et c’est sur cette harmonie surnaturelle que sont réglées les paroles douloureusement sincères de Butterfly :

« Ah! dolce notte! Quante stelle! Non le vidi mai sì belle! »

« Ah! Douce nuit! Combien d’étoiles! Je ne les vis jamais aussi belles! »

Mon Dieu, notre cœur se brise pour Butterfly.

Le grand écrivain Julian Barnes a dit : « Toute histoire d’amour peut être potentiellement douloureuse… pourquoi aspirons-nous donc toujours à l’amour? Parce que l’amour est le carrefour entre vérité et magie. »

Oui, oui, oui! Ici, la magie est dans la musique, quelle musique! Mais seule Butterfly est vraiment en quête de vérité. Ces accords augmentés nous rappellent le chœur des tragédies grecques, qui nous annoncent les événements à venir, que l’on peut souvent à peine imaginer.

Dans notre enregistrement, Franco Mannino dirige l’Orchestre du CNA en 1989. Pinkerton est magnifiquement interprété par Richard Margison, alors jeune ténor canadien au sommet de son art, et Elizabeth Holleque donne vie à Butterfly (elle était alors reconnue pour avoir incarné Tosca!). Cette soprano demi-caractère à la tessiture et à la palette émotive quasi sans limites a en fait remplacé Leona Mitchell au pied levé. Apparemment, lors de la répétition accélérée ayant précédé le concert, un désaccord d’interprétation a eu lieu entre Holleque et Mannino, désaccord qu’on a pu entendre au-delà de la salle de répétition. Ironiquement, la magie musicale a opéré ce soir-là, et a été captée dans un excellent enregistrement audio, ce qui est si rarement le cas.

La distribution comprend aussi :

Suzuki – Sandra Graham
Sharpless – Alan Monk
L’oncle Bonzo – John Dodington
Goro – Michael Schade
Kate Pinkerton – Kimberly Barber
Le prince Yamadori – Ingemar Korjus

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