Rêver. Rassembler. Créer.

Un. Deux. Trois de Mani Soleymanlou © Ulysse del Drago

Dans une tribune publiée dans le New York Times le 27 octobre 2022, David Brooks affirme – avec un sondage Gallup à l’appui – que nous sommes submergés par une vague mondiale de tristesse. 

Les chiffres sont stupéfiants et font état d’un mal être bien plus ancien qu’il n'y parait. Comme pour les tendances dans la musique pop, de 1965 à nos jours. Misère physique? – étude menée de 2006 à maintenant. Insécurité alimentaire? De 2014 à nos jours. Selon l’Indice mondial de la paix, le mécontentement de la population s’est accru de 244 % de 2011 à 2019. 

OUAH.

Je passe le plus clair de mon temps à m’interroger sur ma place dans le monde. J’explique cela par mon travail au Centre national des Arts où je suis appelée à définir les orientations d’un fonds qui soutient – de façon concrète – les nouvelles créations. Et je me dois de réfléchir à ce qui nous anime. POURQUOI agissons-nous de la sorte? QUI se soucie du sort des arts de la scène? QUELLES décisions contribueront à la prospérité? COMMENT toucher les gens, sources d’inspiration des artistes? QUAND y parviendrons-nous?

Voici ce que j’en pense :

Alors que le fossé ne cesse de se creuser entre les populations, comme en témoignent les innombrables données dont on nous abreuve comme l’indice d’appauvrissement et l’indice du bonheur mondial, j’ai tendance à croire que notre POURQUOI devrait être quelque chose de suffisamment intense, quelque chose de suffisamment puissant, quelque chose de suffisamment éblouissant pour inspirer du courage. En franglais courage = cœur + rage. L’art est un cheval de Troie, les artistes sont des serruriers et les histoires peuvent renverser la vapeur. C’est la réponse à notre POURQUOI. Au Fonds national de création (FNC) nous sommes convaincus que Fables, Fall on Your Knees, Forgiveness, Rome et Scott Joplin’s Treemonisha, un florilège des spectacles soutenus par le FNC à l’affiche cette saison, sont de fringants chevaux, dans lesquels se cachent d’intrépides as des serrures avides de mondes à explorer. Mais est-ce assez? Cette conviction est-elle suffisante? Je dirais oui. Si nous ne croyons pas en ce que nous faisons, comment l’exiger des autres? Courage.

Ça vous dirait de partager vos coups de cœur? Je suis curieuse de connaitre les spectacles d’art vivant qui insuffle ce courage magique. Pour moi, la magie opère quand, à la fin d’un spectacle, le monde qui m’entoure a changé. Je me lance. Au théâtre, voici les 15 spectacles qui me viennent à l’esprit : The Rez Sisters, Polygraphe, La Sagouine, The Adventures of a Black Girl in Search of God, Les Belles-Soeurs, Kim's Convenience, The Donnellys, Fortune and Men's Eyes, Unidentified Human Remains and the True Nature of Love, Scorched, Come From Away, Da Kink in My Hair, The Ecstasy of Rita Joe, Concord Floral et Tamara.

Et je pourrais continuer, encore et encore. Et vous, quels sont les spectacles de danse, de musique et de théâtre qui ont chamboulé votre monde? Écrivez-moi à sarah.stanley@nac-cna.ca.

Alors, QUI s’en soucie? Nous sommes actuellement dans les affres d’un gigantesque phénomène, YE. Il y aurait tant à dire sur ce que Kanye West représente. Mais s’il y a bien une chose qu’on ne peut pas lui retirer, c’est son pouvoir inouï. Cette personne est sortie du sein de sa mère, comme vous et moi. Envoûté par le pouvoir des mots et de la musique – comme bon nombre d’entre nous – il est devenu l’un des plus gros vendeurs de l’industrie mondiale de la musique. Les artistes ont un rôle à jouer. À ce titre, les personnes qui investissent dans les artistes doivent comprendre les raisons de leur engagement, les raisons de leur soutien et les raisons de leur passion. Au FNC, nous croyons au pouvoir de guérison de l’art, surtout en ce moment où on assiste à une montée de l’expression de toutes les formes d’intolérance. Les plateformes de médias sociaux sont des scènes désertes derrière des portes de chargement de calibre mondial. Le pouvoir de guérison de l’art ne fera pas l’unanimité. Il y aura toujours quelqu’un pour dire que la mission du FNC n’est pas de prendre soin de nos cœurs. Mais c’est notre position. Nous l’assumons. Surtout maintenant. Un. Deux. Trois., la fresque identitaire de Mani Soleymanlou, sillonne actuellement le territoire canadien. Elle pose les questions qu’il faut, notamment celle-ci : de grandes différences peuvent-elles coexister sous la feuille d’érable? Et comme le veut le dicton, nos cœurs peuvent-ils battre à l’unisson?

Prendre des décisions n’est jamais chose facile. Sans décisions, nous n’allons nulle part. Personne ne va nulle part. Des décisions doivent être prises pour changer le monde autour de nous. Au FNC, les membres de l’équipe de sélection prennent des décisions ensemble. Un privilège. Une responsabilité. Cela répond à notre troisième question. Ces décisions sont prises dans la collégialité, processus qui contribue à la vitalité des arts de la scène au Canada, sur l’île de la Tortue. À sa manière, chaque mécène participe à cet exercice collaboratif qu’est la création. Tout comme l’art, l’argent est une source de pouvoir. Adidas a pris la décision de mettre fin à son partenariat avec YE. J’espère qu’Adidas choisira d’utiliser ces fonds pour vous soutenir ou nous soutenir. Je ne dirais pas non à un petit coup de pouce! En outre, le monde ne s’en porterait que mieux. J’y crois. Permettez-moi d’exprimer largement mon opinion. Si vous vous aventurez dans l’univers de la pièce Loss de Ian Kamau, de la série UNDISRUPTED ou de tout autre spectacle soutenu par le FNC, vous comprendriez alors. Le temps presse. Les temps sont durs. Nous avons encore beaucoup de pain sur la planche. Les artistes font partie de l’équation. Ce sont les artistes qui nous donnent la force de continuer. Que vous appeliez ça de l’art ou pas. Nous sommes avides d’histoires. Nous avons besoin de conteurs et de conteuses.

Les clichés sont vrais. En voici deux autres. Gertrude Stein a dit, en évoquant sa ville natale, « […] il est inutile de venir de là ». Je pense au système de Ponzi qui empoisonne la réalisation des spectacles. La quête suggère un point d’arrivée. Une récompense, un avenir garanti, un sentiment de légitimité...à chaque fois éphémère et intangible. Dans le milieu des arts de la scène, l’une des pilules les plus difficiles à avaler est aussi un cliché : « ta valeur ne repose que sur la réussite de ton dernier spectacle ». Hourra! Si l'accueil est favorable. Hou! Dans le cas contraire. C’est l’histoire de toute ma vie, aucun doute là-dessus. À l’échelle du pays, si cela est pertinent, non seulement il est inutile de venir de là, mais la ligne d’arrivée n'a jamais été franchie. Le Canada est toujours en émergence. Comme nous.

C’est ce qui m’anime chaque jour. Parce que je crois que les choses peuvent changer, tout de suite. Je pense qu’on peut soutenir, construire et grandir, MAINTENANT. Le FNC s’est doté récemment d’un nouveau slogan : Pour de grandes aventures rassembleuses et inventives dans le monde des arts de la scène au Canada. Rêver n’est pas de tout repos. Assurons-nous de continuer à collaborer avec les artistes pour leur permettre de s'atteler à cette tâche difficile qu’est rêver. Nous avons besoin d’eux.

Je vous invite à découvrir nos derniers investissements. Deux œuvres époustouflantes qui définissent merveilleusement bien notre « pourquoi » !

Je vous souhaite un merveilleux mois de novembre. Avec la victoire en ligne de mire. J’espère avoir de vos nouvelles!

SGS
Productrice artistique, Fonds national de création

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Deux nouveaux investissements

- The Breathing Hole

Théâtre anglais du CNA et Théâtre autochtone du CNA

- Symphonie de cœurs

RD Créations


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