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Quelques remarques sur Les Noces de Figaro

Wolfgang Amadeus Mozart (peinture posthume de Barbara Krafft, 1819)

Suzanne, Rosine, Marceline, Barberine et les autres

C’est à peine deux ans après la première de la pièce Le Mariage de Figaro, six ans après sa publication, que Mozart et Da Ponte délieront la parole vive et idéologique de Beaumarchais en une musique bien plus subversive encore pour transformer l’œuvre en acte de vie, supprimant en même temps la distance entre la scène et la salle. Après Les Noces, en effet, l’opéra même ne sera jamais plus pareil. Et cela, dès cette Ouverture qui, plutôt que de rappeler les thèmes principaux de l’opéra, indique l’esprit, le souffle, l’extraordinaire mobilité de tout ce qui va suivre.

Oui, cet imbroglio de chassés-croisés qui va suivre, c’est bien notre monde à nous, à vous et à moi, de femmes et d’hommes en quête d’amour et d’égalité. Un monde porté par une musique qui dit notre réalité, nos vérités alors que les Suzanne, Figaro, Comtesse et Comte doivent passer par le travesti pour révéler le vrai. N’oublions pas que Mozart aimait les masques pour mieux poser, musique miroir d’âme interposée, les questions essentielles, les actes existentiels, ceux qui mènent à la liberté (Seraglio), à l’égalité (Les Noces de Figaro) à la fraternité (La Flûte enchantée), à l’amour surtout, tout le temps, et au pardon, qui en est la substantifique moelle....

Et bien sûr, au cœur des Noces bat l’œuvre de Beaumarchais... cette œuvre qui a fait dire à Danton que « Figaro a tué la noblesse ». Et Napoléon ne sera pas en reste, notant que « Figaro, c’est déjà la Révolution en marche ».

Mais Mozart et Da Ponte pour soutenir le rythme effréné qu’ils veulent imprimer à cette tranche de vie, ne peuvent pas se permettre de longs monologues idéologiques. Alors celui de Figaro dans le dernier acte de la pièce de théâtre deviendra, dans l’opéra, la cavatine où Figaro « fera danser le petit Comte sur l’air de sa guitare ». Et cela dès la seconde scène du premier acte. On ne peut être plus efficace. Oui, l’œuvre porte sur l’égalité, celle des domestiques et des maîtres, celle aussi, peut-être surtout, entre les femmes et les hommes; l’égalité des êtres : Mozart, franc-maçon, homme des Lumières, signe et jubile.

Comme dans tous les chefs-d’œuvre, Mozart-Da Ponte en marquent « l’espace » et « le temps ». Dès la première scène où Figaro mesure les dimensions de la chambre nuptiale, nous entrons dans « l’espace des noces » : lieu crucial de l’amour de Suzanne et de Figaro, mais également celui du Comte en quête de l’hymen de cette même Suzanne. Le « temps des noces » est bien la durée que « solo amor piu terminar », durée d’une « folle journée » qui ne sera résolue qu’entre chien et loup dans le jardin nocturne des ombres et des déguisements pour qu’enfin s’y révèle le vrai...

Oui, dans la durée de cette folle journée que prépare si bien l’Ouverture, les trois couples (il y a aussi les parents oublieux de Figaro, Bartolo et Marceline) se retrouveront bien allant, mal allant, alors que du début de l’œuvre jusqu’à sa toute fin flotte une merveilleuse « odor di femmina », par la chaîne naturelle que forment les personnages féminins. Suzanne, nettement, mène le jeu, la Comtesse se libère au fur et à mesure de sa nostalgie de femme délaissée pour entrer en alliance avec sa camériste.

La musique de Mozart créera leur rapprochement mieux que toute parole pour que, sous le déguisement du dernier acte, elles deviennent l’une l’autre.

Marceline, elle, est bien le prototype du féminisme des siècles à venir. Beaumarchais lui a réservé de merveilleuses harangues. Mozart moins. De toute façon, ne nous trompons pas. Les personnages masculins sont réduits à réagir à leurs initiatives, ce sont des réactionnaires dans le sens premier. Figaro autant que le Comte.

Reste, et c’est très important, les questions du personnage poétique de l’adolescent Chérubin, en quête d’amour, avec ses désirs vagues, inquiets et tous azimuts; ce Chérubin qui est presque un homme, couplé à Barberine, cette enfant qui est presque une femme. Ah! Barberine! Beaucoup plus intéressante que Fanchette, son alter ego de la pièce de théâtre, parce que Mozart lui a donné le seul air en mineur (fa mineur) de l’opéra... pour dire dans sa courte cavatine toute la terreur de quitter l’enfance, celle de devoir entrer au bas de l’échelle féminine en une probable vie d’humiliation...

Mais à la fin, c’est le pardon qui conclura ce vertigineux tournoiement de musique de Mozart qui dit entre ombres et lumière, vérité et illusion, faute et innocence, mieux que personne, l’insondable mise à nu de l’âme humaine, défaite de l’intervention des mythes et des dieux. Et ce pardon viendra d’une femme : la Comtesse.

Auteur: Jean-Jacques van Vlasselaer


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