Montero & Chaplin

Récital de piano

2023-01-10 20:00 2023-01-10 22:00 60 Canada/Eastern 🎟 CNA : Montero & Chaplin

https://nac-cna.ca/fr/event/31875

Événement en personne

Nous projetons sur grand écran, toujours à la Salle Southam, une splendide version restaurée en haute définition de The Immigrant (« L’Émigrant ») de Charlie Chaplin. Indémodable, cette comédie romantique muette est accompagnée d’une trame sonore improvisée par la seule et unique Gabriela Montero. Le film incarne à merveille l’ère du cinéma muet. Pourtant, à...

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Salle Southam ,1 rue Elgin,Ottawa,Canada
mardi 10 janvier 2023
20 h HNE

≈ 2 heures · Avec entracte

Programme

Dernière mise à jour: 10 janvier 2023

PROKOFIEV: Sarcasmes – Cinq pièces pour piano, Op. 17
PROKOFIEV: Sonate pour piano no2 en ré mineur, Op. 14
RACHMANINOFF: Sonate pour piano No 2, Op. 36 Interval
STRAVINSKY: Sonate pour piano en fa dièse mineur (1924)
CHAPLIN: The Immigrant, improvisation par Gabriela Montero

Chaplin et The Immigrant

 

Il y a une séquence de 40secondes dans The Immigrant (« LÉmigrant » en v.f.) qui résume exactement pourquoi je suis tombée amoureuse de Charlie Chaplin, comme des millions de personnes à travers le monde avant moi. Au moment où le bateau qui transporte le vagabond et ses compagnons immigrants sapproche des États-Unis, la statue de la Liberté apparaît. « Charlot » se mord la lèvre démotion, mais le charme est vite rompu alors que les stewards enferment les passagers dans un enclos comme du bétail. Il prend ensuite sa revanche à la manière typique du burlesque : en donnant un coup de pied au derrière dune figure dautorité 

Lespoir, lémotion, lironie, la rébellion, le courage, les gamineries, la comédie se trouvent concentrés en une seule petite séquence. Dans tous ses films, Chaplin navigue ainsi constamment entre différents traits de lesprit humain et les grandes questions sociales, en ayant recours à toutes les nuances de la lumière et de lobscurité. Sans jamais prononcer un mot, il parle de nous avec une intelligence pénétrante et éloquente 

Sa sympathie va toujours aux opprimés, en loccurrence aux personnes éprouvées qui viennent prendre un nouveau départ aux États-Unis. Quand le tournage a commencé en 1917, la loi américaine sur limmigration venait dêtre adoptée, restreignant lentrée des « indésirables », des personnes originaires dAsie et des analphabètes, et le problème était donc bien réel. Et pourtant, il nous donne aussi à rire avec la scène du vieil homme qui a le mal de mer, celle des joueurs assassins ou celle du repas pris en pleine tempête. 

Larrivée de Chaplin lui-même aux États-Unis fut nettement plus agréable. Il sy rendit pour la première fois en 1910 sur le SS Cairnrona, à lâge de 21ans seulement, mais déjà en tant que star montante du music-hall londonien, au sein de la prestigieuse troupe de vaudeville de Fred Karno (aux côtés de Stan Laurel, qui allait plus tard devenir célèbre au sein du duo Laurel et Hardy). Commentant sa prestation dans The Wow-Wows, or A Night in a London Secret Society, le magazine Variety affirma : « Chaplin sen sortira très bien en Amérique ».  

Sa première tournée nord-américaine durera 21mois, et il y reviendra quelques mois plus tard seulement, en octobre1912. Cette fois, il sexilera définitivement de son pays natal. Son talent comique sera repéré par les recruteurs de la Keystone Film Company et, en septembre1913, il signera un contrat de 150dollars par semaine en tant quacteur 

À partir de là, son ascension est fulgurante. En 1916, il rejoint la Mutual avec un salaire de 675000dollars pour réaliser douze films à deux bobines dont The Immigrantfaisant de lui lune des personnes les mieux payées au monde. En juin 1917, il signe avec la First National pour réaliser huit films pour un million de dollars, avec son propre studio et un contrôle total sur ses propres films. Il vit la quintessence du rêve américain 

Ce succès éclatant est dautant plus remarquable quil a grandi dans une pauvreté et une précarité des plus extrêmes. Fils dartistes de music-hall, il a été élevé par sa mère, Hannah Chaplin, mais elle a fait une dépression alors quil navait que sept ans, et il a été envoyé à Lambeth Workhouse avec son frère aîné Syd. Il a passé une grande partie de son enfance à faire la navette entre diverses institutions pour enfants démunis et la garde de son père alcoolique, également prénommé Charles.  

Peut-être pour sévader de ces malheurs, il a pris le goût du spectacle et a rejoint les Eight Lancashire Lads, une troupe de clog dancing (forme de danse à claquettes folklorique originaire du Pays de Galles et du nord de lAngleterre) avec laquelle il a fait une tournée en Angleterre à lâge de dix ans. Il a abandonné lécole à treize ans, mais est resté toute sa vie un autodidacte avide dapprendre, prenant plaisir à parsemer ses écrits et ses interviews de mots rares qui le faisaient paraître quelque peu prétentieux 

Il était également passionné de musique depuis son plus jeune âge. Dans son autobiographie, il évoque en ces termes le moment où il sest épris de cet art : « Jai soudainement pris conscience, en écoutant léchange entre un harmonica et une clarinette, quil en émanait un message à la fois étrange et harmonieux… Cétait joué avec tant démotion que jai commencé à comprendre, pour la première fois, ce quest vraiment la mélodie. Mon premier éveil à la musique. »  

Son sens musical était manifeste – lors dune tournée à Paris en 1909, alors quil travaillait encore avec Karno, Debussy est venu le voir dans les loges et lui a dit : « Vous êtes instinctivement un musicien et un danseur ». Nijinski lui a dit un jour : « Votre comédie est ballet, vous êtes un danseur. »  

Chaplin a appris le violon, le violoncelle et le piano en autodidacte, comme il lexpliquait lui-même : « Depuis lâge de seize ans, je mexerçais de quatre à six heures par jour dans ma chambre. Chaque semaine, je prenais des leçons avec le chef dorchestre du théâtre ou avec quelquun quil me recommandait. Comme je jouais de la main gauche, mon violon était cordé pour la main gauche avec la barre de basse et la tige de résonance inversées. Javais de grandes ambitions : je voulais devenir concertiste ou, à défaut, intégrer ma pratique musicale dans un numéro de vaudeville, mais avec le temps, je me suis rendu compte que je ne pourrais jamais atteindre lexcellence, et jai donc abandonné. »  

Il joue même du violon dans deux filmsThe Vagabond (« Charlot musicien » en v.f.) en 1916 et Limelight (« LesFeux de la rampe » en v.f.) en 1952 –, mais au fil du temps, son intérêt pour la musique sest déplacé vers la composition. Il a écrit des partitions magnifiques et évocatrices pour ses longs-métrages, et plus tard dans sa vie, il est retourné à la composition pour bon nombre de ses films qui étaient projetés à lorigine avec un accompagnement musical en direct. À un moment donné, il a même possédé une maison dédition musicale qui publiait ses mélodies, dont « Oh, that cello ».  
Un communiqué de presse du studio rédi en 1917, tout juste après la fin du tournage de The Immigrant, déclarait : « Son passe-temps de prédilection, cependant, est le violon. Chaque moment libre hors du studio est consacré à cet instrument. Il ne joue pas à partir de notes, sauf dans de très rares cas. Il peut exécuter des extraits dopéras populaires à loreille et, sil est de bonne humeur, il peut reprendre la célèbre gigue irlandaise ou une sélection dairs [afro-américains] avec la facilité dun artiste de vaudeville. Chaplin admet quen tant que violoniste, il nest pas un Kubelik ou un Elman, mais il nen espère pas moins pouvoir donner des concerts un jour ou lautre avant longtemps. »  

Lidée de The Immigrant était dailleurs, au départ, une idée musicale. Comme il la écrit : « Même dans ces premières comédies, je mefforçais détablir une ambiance; généralement, elle venait de la musique. Une vieille chanson intitulée Mrs Grundy a créé lambiance de The Immigrant. Lair, empreint de tendresse et de mélancolie, évoquait deux vagabonds solitaires qui se mariaient par un triste jour de pluie. »  

Inspiré par cet air, Chaplin a conçu la scène du café de la seconde moitié de The Immigrant. Lun des luxes que lui autorisait son statut au sein des studios était quil pouvait filmer encore et encore, improvisant jusquà ce quil soit satisfait : cette scène a nécessité 384prises (sa partenaire Edna Purviance serait même tombée malade davoir mangé autant de fèves au lard). Ce nest quune fois la scène achevée, alors quil cherchait des idées pour une deuxième bobine, quil a inventé lhistoire du bateau. À la fin du tournage, il avait 40000pieds de film à réduire à 1800, une tâche qui lui a pris quatre jours et quatre nuits 

Le film est devenu lun des plus populaires de Chaplin, et son seul court-métrage sélectionné par la Library of Congress en 1998 pour être conservé dans le US National Film Registry pour « son importance culturelle, historique ou esthétique » – aux côtés de plusieurs de ses longs-métrages ultérieurs.  

En 1917, à lépoque de la sortie de The Immigrant, les films étaient muets et accompagnés au piano, à lorgue ou par tout un orchestre, selon la taille de la salle. Laccompagnement pouvait être entièrement improvisé ou suivre les indications fournies par la compagnie cinématographiqueChaplin les supervisait pour ses premiers films 

Tout a changé en 1927 avec la sortie du film The Jazz Singer (« Le chanteur de jazz » en v.f.), mettant en vedette AlJolson. La nouvelle technologie permettait dentendre parler les personnages, et la musique devenait partie intégrante du film. Les vedettes au physique avantageux mais affligées dune voix grinçante se sont retrouvées brusquement au chômage (comme le parodie Singin in the Rain) et les instrumentistes qui travaillaient en grand nombre dans les cinémas ont également perdu leur emploi. 

Chaplin a résisté. Il savait que la force du vagabond, qui lavait fait aimer de lArgentine au Zimbabwe, reposait sur sa capacité de sexprimer sans parler. En 1928, il a commen à travailler sur City Lights (« Les Lumières de la ville » en v.f.), un film muet mais pour lequel il a créé, pour la première fois, sa propre bande sonore (bien quArthur Johnson lait beaucoup aidé). Il a fait un autre compromis avec Modern Times (« Les temps modernes » en v.f.), dont le tournage a commencé en 1934 : le film comporte plusieurs effets sonores, et Chaplin interprète une chanson dans un sabir volontairement incompréhensible à la fin 

Chaplin na jamais appris à lire la musique, mais dans ses partitions pour City Lights et Modern Times, il fait montre dun sens inné de la cadence, du rythme et de larchitecture musicale, et dune compréhension des relations entre le drame et la musique. Il écrit : « Je me suis efforcé de composer une musique élégante et romantique pour encadrer mes comédies, en contraste avec le personnage du vagabond, car ce type de musique conférait à mes films une dimension émotionnelle. Peu darrangeurs musicaux lont compris. Ils voulaient que la musique soit comique… Je voulais quelle soit un contrepoint de grâce et de charme. »  

Si lintrusion du son dans le cinéma posait un sérieux problème à Chaplin, cette innovation a aussi attiré à LosAngeles une pléiade dartistes de la scène musicale du monde entier, qui fuyaient les persécutions nazies en Europe (Schoenberg, Korngold, Waxman, Rózsa, entre autres) ou d’autres régimes tyranniques (Stravinsky, Prokofiev, Rachmaninov) – ou qui voulaient seulement profiter des débouchés créés par ce nouveau marché 

Lancien cockney autodidacte qui aspirait à la grande culture était comme un enfant dans un magasin de bonbons. Des artistes illustres sarrêtaient souvent dans son studio situé sur Sunset Boulevard ou venaient dîner chez lui, et lautobiographie de Chaplin regorge danecdotes savoureuses sur ces rencontres 

Il décrit en ces termes son dîner avec Rachmaninov chez le pianiste Horowitz : « Rachmaninov était un homme à lallure étrange, à la fois esthète et replié sur lui-même... Quelquun a abordé le sujet de la religion et jai avoué que je nétais pas croyant. Rachmaninov sest vite interposé : Mais comment pouvez-vous avoir de lart sans religion? Je suis resté interloqué un moment. Je ne pense pas que nous parlions de la même chose, ai-je répondu. Ma conception de la religion est la croyance en un dogme – et lart est davantage affaire de sentiment que de croyance. La religion aussi, a-t-il rétorqué. Après ça, je me suis tu. »  

Chaplin a failli produire un film avec Stravinsky, inventant à loccasion dun dîner avec le compositeur une Passion dans laquelle la crucifixion se déroulait dans une boîte de nuit, entourée dune foule hurlante et dhommes daffaires qui tiraient profit du divertissement. La seule personne qui soffusquait de la scène était un ivrogne, qui se faisait jeter dehors. « Jai dit à Stravinsky : ils le jettent dehors parce quil dérange le spectacle. Jai expliqué que situer une Passion sur la piste de danse dune boîte de nuit, cétait montrer à quel point le monde est devenu cynique et conventionnel dans sa pratique du christianisme. Le visage du maestro sest assombri. Mais cest un sacrilège! sest-il offusqué. »  
Stravinsky (qui avait écrit Le Sacre du printemps en 1913) changea ensuite davis et écrivit à Chaplin pour quil fasse le film, mais lattention de ce dernier sétait tournée vers dautres intérêts.  

Il ny a pas de références directes à Prokofiev dans les écrits de Chaplin, mais le compositeur le mentionne dans ses propres journaux intimes, évoquant une rencontre en France en 1931 : « Demain, nous dînons avec Charlie Chaplin. Je ne lai encore jamais rencontré. Ce sera intéressant de le voir. »  

Lhistoire de limmigration de Chaplin aux États-Unis na pas connu une fin heureuse. Le 18 septembre 1952, à 63ans, il sembarque avec sa famille pour Londres afin dassister à la première mondiale de Limelight. Le lendemain, le procureur général des États-Unis révoque son permis de rentrée, sous réserve dun entretien sur ses opinions politiques et son comportement moral. Il était dans la mire de J. Edgar Hoover, directeur du Federal Bureau of Investigation, depuis 1922ses dossiers sétendaient sur 1900pages. 

Des séquences

Répertoire

MONTERO L'Immigrant (Improvisation)

PROKOFIEV

Sarcasmes – Cinq pièces pour piano

PROKOFIEV

Sonate pour piano no 2 en ré mineur

Rachmaninov

Sonate pour piano no 2

Stravinsky

Sonate pour piano en fa dièse mineur

Crédits

THE IMMIGRANT (L’émigrant) a été restauré par la Fondazione Cineteca di Bologne et Lobster Films, à partir d’un contretype safety plein cadre de la colelction Backhawk Films (merci au MOMA), conservé à l’AMPAS.  

Les intertitres ont été reconstruits d’après des cartons Mutual originaux d’époque.  

Les éléments survivants proviennent de deux négatifs distincts. Le Négatif A a été utilisé autant que possible, le négatif B servant à reconstruire les plans manquants ou trop endommagés.  

Scan : Technicolor Digital Services, Hollywood, 2011 

Restauration : L’Immagine ritrovata laboratory, 2012 

Restauré par Lobster Films et Cineteca di Bologna sous l’égide de l’Association Chaplin 

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