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Le loup de Lafontaine

Aussi Pekka Kuusisto interprète le Concerto pour violon de Daníel Bjarnason

C’est la première fois que l’Orchestre du CNA interprète le Concerto pour violon de  Daníel Bjarnason.


Ian Cusson

Le loup de Lafontaine*

Midland, Ontario, 24 août 1981;
vit actuellement à Oakville

D’origine métisse et canadienne-française, le compositeur Ian Cusson se spécialise dans la mélodie, l’opéra et les pièces orchestrales. Il s’intéresse, dans son œuvre, à l’expérience autochtone canadienne, en particulier à l’histoire du peuple métis, à l’union des identités raciales mixtes et à la rencontre des cultures occidentales et autochtones. Il a étudié la composition auprès de Jake Heggie (San Francisco) et Samuel Dolin, et le piano sous la houlette de James Anagnoson à l’école Glenn-Gould. Il a aussi eu pour mentor Johannes Debus.

Lauréat d’un Prix national d’excellence décerné aux Autochtones, d’une bourse des Projets Chalmers de perfectionnement professionnel et de plusieurs bourses des conseils des arts du Canada, de l’Ontario et de Toronto, Cusson a été l’un des tout premiers compositeurs en résidence à l’Orchestre du Centre national des Arts dans le cadre du programme Carrefour (2017–2019). Il est actuellement compositeur en résidence à la Compagnie d’opéra canadienne (2019–2021). Compositeur agréé du Centre de musique canadienne, il est aussi membre de la Ligue canadienne des compositeurs. Ian Cusson réside à Oakville avec sa femme et leurs quatre enfants.

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À mi-chemin entre la légende et l’histoire réelle, Le loup de Lafontaine se déroule en 1902 dans le petit village francophone de Lafontaine, en Ontario. Cette fable, couchée sur papier pour la première fois par le curé du village dans les années 1950, décrit une communauté multiculturelle, mais divisée où un loup solitaire fait des ravages. On la raconte encore chaque année au Festival du loup, célébration de la culture et de la solidarité franco-ontariennes à Lafontaine.

Situé sur les rives de la baie Georgienne, Lafontaine est depuis longtemps un lieu de rencontre de différents peuples. Au moment du récit, divers groupes de colons et d’Autochtones y vivent tous ensemble, mais sans se mêler. Ils se méfient profondément les uns des autres.

Ce n’est que lorsqu’un loup – un étranger – s’installe dans les parages que les villageois surmontent leurs différends et s’unissent pour chasser l’intrus.

Je connais cette histoire – le loup qui terrorise tout un village – depuis très longtemps, mais elle me donne toujours à réfléchir. Le loup, en fin de compte, n’est pas si méchant que ça. Il est gentil avec les enfants, ne dérange personne et, à part tuer des moutons pour se nourrir, ne fait rien de mal.

Dans ce récit, le loup devient un symbole dans la communauté, celui qui met à l’épreuve toutes les peurs, rivalités et haines qui la divisent. Il est l’étranger craint et honni dont l’expulsion restaurera l’unité au village.

Il est le bouc émissaire par excellence : il est chassé et tué, son cadavre exhibé sur la place publique. Sa mort est célébrée par une messe qui réunit tous les paroissiens. La communauté a réussi à chasser l’intrus et s’est réconciliée, mais à quel prix?

Pour créer l’univers musical de cette œuvre, j’ai puisé dans les sons du village de Lafontaine lui-même. Il y a des moments intimes et touchants, comme la naissance d’une amitié entre un loup timide et une fillette par un matin de printemps, dans un champ étincelant baigné de brume. Il y a aussi des moments publics, comme le brouhaha d’une taverne où les violoneux accordent leur instrument et font danser la foule ivre sur des gigues métisses.

La sphère intime rejoint la sphère publique à la fin de la pièce. Les paroissiens entrent dans l’église au son des cloches pour participer à la messe qui célèbre la mort du loup. Dehors, la fillette pleure au pied du cadavre de la bête dont elle était la seule amie. Le refrain d’un cantique s’échappe des fenêtres de l’église. Dans cette musique, tirée des Indes galantes de Rameau, le chant des Sauvages évoque des « forêts paisibles » où « jamais un vain désir ne [ troublera leurs ] cœurs ».
 

SYNOPSIS

Cette œuvre s’inspire du conte Le loup de Lafontaine, écrit par Thomas Marchildon et publié par la Société historique du Nouvel-Ontario. Le titre et les grandes lignes du récit sont réutilisés ici avec la permission de l’éditeur.

Scénario
Un soir au début du printemps dans le petit village de Lafontaine, sur les rives de la baie Georgienne. L’endroit est depuis longtemps un lieu de rencontre entre les peuples. En 1902, plusieurs groupes y cohabitent – Métis, Ojibwés et plusieurs colons francophones –, mais tous se méfient profondément les uns des autres.

Première scène    
Une taverne répand sa musique à travers les champs. À l’intérieur, on boit et on danse, mais chacun reste dans son coin, refusant d’interagir avec les membres des autres camps. Lorsque Joseph Lortie, un Canadien français, bute dans son ivresse contre François Labatte, un Métis, celui-ci s’emporte contre lui et tous ses semblables. Joseph lance alors un défi à François : un duel où chacun dansera pour l’honneur de son peuple. Le perdant et ses amis devront nettoyer les traîneaux des vainqueurs pendant un mois.

Les Métis accordent leurs violons. François se met à danser, et sa femme, Odina, vient le rejoindre. Joseph, excédé, interrompt le couple, convaincu qu’il peut faire mieux. Le propriétaire de la taverne essaie de calmer les deux hommes, mais François fait un pied de nez à Joseph. Ce dernier, furieux, se dirige en titubant vers le milieu de la pièce pour commencer sa danse.

Tenant à peine sur ses deux jambes, il tombe par terre. Ses amis l’aident à se relever, et un jeune Canadien français vient prendre sa relève, bientôt suivi de ses compatriotes. La pièce s’anime, les corps se heurtent, tout le monde danse pour prouver qu’il est le meilleur. Alors qu’une bagarre est sur le point d’éclater, les gens se figent en entendant un loup hurler. Si un loup rôde aux alentours, c’est qu’il se cherche une proie. Pris de panique, tous se précipitent à la porte.

Deuxième scène
Un restant de brume s’attarde dans un champ désert au petit matin. Le loup surgit de nulle part. Il avance prudemment, timidement. Seul, il danse. Un papillon apparaît. Il le chasse. Un oiseau lance un appel au loin. Curieux, il lui répond.

Le papillon revient. Cette fois-ci, le loup prend soin de ne pas lui faire peur. Ils jouent ensemble et s’élancent dans le champ. Le loup s’arrête brusquement en tombant face à face avec une fillette. Il court se cacher derrière un gros rocher.

La fillette s’approche du loup. Très doucement, le loup s’approche de la fillette. Ils jouent ensemble : une danse mystique. Ils dansent encore et encore jusqu’à ce qu’ils tombent d’épuisement et s’endorment dans le champ.

Un groupe de villageois qui passe par là aperçoit la fillette et le loup sur le sol. Quelqu’un a-t-il enfin réussi à tuer la bête? Ils s’élancent pour s’en assurer. Le bruit réveille la fillette et le loup, qui disparaît avant qu’on l’attrape.

Troisième scène
Le calme d’un village qui retient son souffle. La peur du loup est à son paroxysme. Les villageois, Français, Métis et Ojibwés, se réunissent. Il faut tuer le loup. Laissant de côté leurs différends, ils décident de le chasser ensemble.

Un premier groupe de chasseurs se lance à la poursuite du loup. Lorsqu’il se montre, ils le mettent en joue et tirent, mais le ratent. Un deuxième groupe de chasseurs tente de faire mieux. Le loup surgit tout à coup, se riant d’eux. Ils tirent, mais le ratent aussi.

Devant un groupe de villageois, Théophile Brunelle, un borgne, annonce que lui seul aura raison du loup. Les chasseurs se moquent de lui. Théophile s’installe, vise, tire et manque son coup. Il recommence, en vain.

Pendant que les chasseurs préparent leur prochain plan d’attaque, Théophile pointe son arme vers un bout du champ, ferme son bon œil et tire. La balle atteint l’animal. Le loup se retire péniblement dans les bois.

Seul dans le froid, il meurt. Les autres animaux s’approchent du loup inanimé. Ils le poussent doucement, essaient de le réveiller pour qu’il fuie avant l’arrivée des chasseurs.

Les chasseurs arrivent, trouvent le loup et le traînent jusqu’à la place publique du village. Ils suspendent le cadavre devant l’église. Se frayant un chemin parmi la foule, la fillette arrive sur la place publique et voit le loup. Elle s’effondre en larmes sur le sol.

Les cloches de l’église sonnent, appellent les villageois. Ils entrent dans l’église. Un cantique s’élève à l’intérieur pour la messe qui célèbre la mort du loup.

Toute seule à l’extérieur, la fillette sanglote.

– Traduit d’après Ian Cusson

DANÍEL BJARNASON

Concerto pour violon

Copenhague, 26 février 1979
Vit aujourd’hui près de Reykjavik (Isl.)

La taille modeste et la faible densité de population de l’Islande ne laissent pas deviner la richesse culturelle de ce pays. Cette terre de volcans en éruption, de champs de lave, de glaciers et de geysers se distingue, entre autres, en affichant le taux d’alphabétisation le plus élevé de la planète. Aussi n’est-il guère étonnant qu’elle soit aussi le théâtre d’une vie culturelle foisonnante et bigarrée, particulièrement en musique. La chanteuse pop Björk, la formation de jazz fusion Mezzoforte, et des groupes rock comme The Sugarcubes, Sóley, Sigur Rós et Of Monsters and Men font rayonner l’Islande sur la scène internationale. Dans le domaine de la musique classique, l’Islande abrite son propre Centre d’information musicale, un excellent orchestre symphonique et des dizaines de compositeurs apparus en l’espace d’un peu plus d’un siècle, dont Daníel Bjarnason est aujourd’hui l’un des plus connus.

Bjarnason (byarn-ah-sahn, avec l’accent tonique sur la dernière syllabe) est né au Danemark de parents islandais. Il a étudié le piano, la composition et la direction orchestrale à Reykjavik, avant de poursuivre sa formation à l’Académie de musique de Fribourg-en-Brisgau (All.). Il est actuellement compositeur résident au Muziekgebouw Frits Philips d’Eindhoven (P.-B.). Il a auparavant occupé le poste d’artiste en résidence auprès de l’Orchestre symphonique d’Islande de 2015 à 2018, et en a été nommé premier chef invité en 2019. Remarquablement éclectique, son catalogue comprend des œuvres orchestrales (dont plusieurs de musique concertante), de chambre et chorales (a cappella et avec orchestre); des compositions pour le cinéma et la danse; et un opéra basé sur un film (Brothers, qui a récolté un franc succès à sa création au Danemark en 2017).Daníel Bjarnason est membre de Bedroom Community, un collectif fondé en 2006 regroupant musiciens et compositeurs d’Islande et d’ailleurs. Bedroom Community, c’est aussi « la meilleure maison de disques d’Islande », a-t-on dit; elle compte des dizaines de titres dans son catalogue (dont quatre sont consacrés à la musique de Bjarnason.)

À titre de chef d’orchestre, Bjarnason a dirigé des ensembles aussi prestigieux que l’Orchestre philharmonique de Los Angeles (qui lui a commandé plusieurs œuvres), l’Orchestre philharmonique de la BBC, le NDR Elbphilharmonie Orchester, l’Orchestre symphonique de Toronto et celui de Tokyo. Sa polyvalence l’a de plus mené à collaborer avec plusieurs musiciens et groupes hors du domaine classique, tels Ben Frost, Sigur Rós et Brian Eno.

Composé en 2017, le Concerto pour violon a été commandé conjointement par l’Orchestre philharmonique de Los Angeles et l’Orchestre symphonique d’Islande. Gustavo Dudamel a dirigé le premier de ces ensembles à la création mondiale de l’œuvre, le 22 août 2017. Elle a depuis été jouée par les plus grands orchestres de New York, Detroit, Cincinnati, Londres (le Philharmonia), Paris et Helsinki (Orchestre de la radio finlandaise), avec chaque fois le même soliste, le violoniste finlandais Pekka Kuusisto. Ce dernier interprétera d’ailleurs le concerto cette saison en Suède, avec les orchestres symphoniques de Göteborg et de la radio suédoise à Stockholm, et en Allemagne, avec le MDR Sinfonieorchester à Leipzig et le NDR Elbphilharmonie Orchester à Hambourg.

L’un des éléments inusités et fascinants de ce concerto apparaît dans les premières mesures : le soliste joue du violon tout en sifflant (« ce que je fais assez régulièrement quand j’improvise », signale Kuusisto). La partie solo est aussi marquée par un accord de la corde la plus grave (normalement en sol) une quarte plus bas, en . Cela confère à l’instrument un son « torride », comme le dit le soliste : « ce n’est pas un son qu’on obtient habituellement avec un violon. Ça change toute la résonance de l’instrument, qui vibre différemment. »

Les auditeurs s’apercevront rapidement que le concerto de Daníel Bjarnason fourmille de trouvailles rythmiques captivantes. L’orchestre est davantage partenaire du soliste qu’il ne l’accompagne. À part deux cadences improvisées, l’orchestre joue pratiquement sans interruption, tout comme le soliste. D’une durée d’une vingtaine de minutes, l’œuvre s’articule en une série d’épisodes liés entre eux, qui passent de la gaieté la plus vive à l’affrontement violent, de l’extase à la fureur. « J’ai été véritablement fasciné par le langage musical et le traitement d’éléments très massifs – des plaques tectoniques musicales –, mais aussi par le souci du détail dans l’orchestration, et par le flux puissant et naturel de la musique », a déclaré Pekka Kuusisto dans un entretien.

– Traduit d’après Robert Markow


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