Événements et spectacles en direct au CNA – mise à jour de septembre 2020.

Montero et Schumann

Orchestre du CNA

Au cœur de notre projet d’enregistrement des symphonies de Brahms et de Schumann figure une femme extraordinaire qui a exercé une forte influence et une grande fascination sur les deux compositeurs : Clara Schumann. Renommée partout en Europe pour ses talents de pianiste, de soliste, d’improvisatrice et de compositrice, Clara Schumann était aussi une championne de la musique nouvelle. Elle est l’agent liant de notre cycle d’enregistrement, dont le concerto de ce soir est un moment fort. La seule et unique Gabriela Montero, autre artiste aux multiples talents et passions, est la pianiste parfaite pour ce projet. Une talentueuse contemporaine de Clara Schumann, la prodigieuse Emilie Mayer complète le festin de musique de l’ère romantique au programme de la soirée. Bon concert!

Je suis très heureuse d’avoir enfin intégré le Concerto pour piano de Clara Schumann à mon répertoire. C’est grâce à cette collaboration avec Alexander Shelley et l’Orchestre du CNA que j’ai appris cette pièce qui m’a conquise. En tant que femme, je ressens l’urgence avec laquelle la jeune Clara, un talent précoce, veut se livrer dans cette œuvre d’une sensibilité et d’un romantisme parfois exubérants, mais sans aucune trace de banalité ou de cliché.

Étant moi-même compositrice, j’ai été agréablement surprise d’apprendre que Clara Schumann et moi avons toutes deux présenté notre premier concerto au Gewandhaus de Leipzig! Je regrette toutefois que Clara n’ait pas vécu à une époque où elle aurait pu pleinement développer son talent, libre des contraintes de son temps. Elle mérite assurément sa place parmi les grandes figures de l’histoire de la musique.


C’est la première fois que l’Orchestre du CNA interprète l’Ouverture de Faust d’Emilie Mayer.

L'Orchestre du CNA interprète le Concerto en la mineur de Clara Schumann pour la première fois dans sa version intégrale.

Mario Bernardi a dirigé la première interprétation de la symphonie dite « Rhénane » de Robert Schumann donnée par l’Orchestre du CNA en 1975. La plus récente prestation de l’œuvre date de 2016; Alexander Shelley était alors au pupitre.


Ouverture de Faust, op. 46

Friedland (Mecklenburg-Poméranie-Occidentale), 14 mai 1812
Berlin, 10 avril 1883   

Quand on leur demande de citer des compositrices du XIXe siècle, Fanny Mendelssohn et Clara Schumann viennent spontanément à l’esprit de la plupart des mélomanes. Il convient d’ajouter Emilie Mayer à cette liste. Son existence coïncide presque avec celle de Wagner. Née dans le nord-est de l’Allemagne, elle a étudié auprès de Carl Loewe dans la ville voisine de Stettin (auj. Szczecin, en Pologne), et a déménagé à Berlin en 1847 afin d’y poursuivre sa formation sous la houlette d’Adolf Bernhard Marx et Wilhelm Wieprecht.

Elle a fait jouer et publié ses œuvres tout au long de sa vie, souvent à ses frais. Ce qui démarque Mayer des autres compositrices de l’époque, c’est le volume et l’envergure de son catalogue : huit symphonies, 15 ouvertures, 12 sonates pour violoncelle, neuf sonates pour violon, sept trios avec piano, un opéra, des lieder, de la musique pour piano et plus encore. Le New Grove Dictionary of Music and Musicians la présente comme la « compositrice allemande la plus féconde de l’ère romantique ». Après sa mort, toutefois, la musique de Mayer a sombré dans l’oubli; ce n’est que récemment qu’une partie de son œuvre a refait surface et été l’objet d’enregistrements.

Publiée à Stettin en 1880, l’Ouverture de Faust de Mayer rappelle, par son ambiance et son style, l’Ouverture de Manfred de Schumann, décrivant une âme fébrile et tourmentée. Le lent adagio évoque sans doute Faust, seul dans son cabinet de travail. La partition comprend une unique indication programmatique, vers la fin : les mots « Sie ist gerettet » (« Elle [Marguerite] est sauvée ») sont inscrits dans la marge à l’endroit où la musique passe de la tonalité de si mineur à si majeur. L’allegro, section principale de cette Ouverture de 12 minutes, adopte une forme sonate modifiée, avec un premier sujet en mode mineur et un sujet complémentaire en majeur, sans section de développement. La coda reprend le mode mineur jusqu’au moment où Marguerite est « sauvée », le si majeur dominant alors jusqu’à la triomphale conclusion.

– Traduit d’après Robert Markow

C. Schumann

Concerto pour piano en la mineur, op. 7

Leipzig, 13 septembre 1819
Francfort, 20 mai 1896

Clara Schumann se range incontestablement au nombre des musiciennes les plus remarquables de l’histoire. À une époque et dans un pays si peu propices à l’épanouissement de la créativité des femmes (l’Allemagne du XIXe siècle), elle trouva le courage et la détermination de s’imposer à la fois comme compositrice et pianiste virtuose. Dans ce dernier rôle, elle fut sans contredit la pianiste du siècle.

Élève de son père, Clara Schumann se classe, avec Mozart, Mendelssohn et une poignée d’autres, au rang des enfants prodiges. Elle fit sa première apparition en public à neuf ans, à la Gewandhaus de Leipzig, et donna son premier récital complet dans la même salle deux ans plus tard. (Les récitals complets présentés par un seul artiste demeuraient assez rares à l’époque.) À l’adolescence, elle avait déjà entamé une carrière qui allait l’amener à sillonner l’Europe sa vie durant. Goethe, Mendelssohn, Chopin, Paganini et Berlioz comptaient au nombre de ses admirateurs.

Les habiletés techniques de Clara Schumann ne cédaient qu’à la profondeur de ses interprétations, au lyrisme de son jeu et à son respect des indications du compositeur. Elle promut également la musique nouvelle, créant en Allemagne de nombreuses œuvres de Chopin et de Brahms, et surtout de Robert Schumann, qu'elle épousa en 1840.

Mais sa carrière de pianiste n’est qu’un des aspects de la vie musicale de Clara Schumann. Elle fut également une compositrice de renom, ayant fait paraître ses premières œuvres à 11 ans. Le concerto que nous entendrons ce soir témoigne de cette précocité : elle le composa entre 13 et 15 ans. Son catalogue comporte 23 numéros d’opus, en plus d’une trentaine d’œuvres non numérotées. Comme celles de Chopin, toutes ses œuvres mettent le piano à l’avant-plan. La première exécution intégrale de son Concerto pour piano en la mineur, le 9 novembre 1835, prit place à la Gewandhaus de Leipzig, avec Mendelssohn au pupitre.

Ce concerto est une œuvre d’une audace remarquable pour la jeune pianiste-compositrice qu’était alors Clara Wieck, à 14 ans. Le troisième mouvement (Allegro non troppo), composé en premier, fut d’abord conçu comme une œuvre indépendante, un Concertsatz lui permettant de mettre en valeur sa virtuosité et sa maîtrise de la forme à grande échelle. Robert Schumann – ancien élève de son père, compositeur émergent et, à ce stade de leur relation, seulement un bon ami – fut mis à contribution pour l’orchestration, la jeune compositrice se chargeant des deux autres mouvements. L’Allegro ma non troppo alterne entre thèmes vigoureux et gestes lyriques descendants au piano, et son auteure ne manque pas d’y satisfaire aux attentes d’un public assoiffé de virtuosité.

En choisissant d’intégrer son Concertsatz à un concerto à trois mouvements, Clara Wieck s’imposa le défi de créer une intégrité et une trajectoire musicales convaincantes à l’échelle de l’œuvre. Elle y parvint non seulement au moyen de liens thématiques subtils (en effet, le premier mouvement, l’Allegro maestoso, donne l’illusion d’être la source originale du matériel mélodique du concerto complet), mais aussi grâce à une architecture globale unique. S’inspirant peut-être du Concerto en sol mineur de Mendelssohn, son opus no 7 ne présente pas de pause entre ses mouvements. Contrairement au concerto de Mendelssohn, cependant, le premier mouvement présente une forme sonate abrégée qui omet complètement la réexposition; l’impression d’une réelle conclusion ne se concrétise qu’à la fin du finale.

Le mouvement central est un duo intime, lyrique et évocateur pour piano et violoncelle solo, intercalé entre deux mouvements plus costauds. Son titre, Romanze, s’inspire d’un genre vocal; il rappelle peut-être l’une des maximes préférées du père et professeur de la compositrice, selon lequel l’art vocal est à la base de l’apprentissage du piano. La Romanze donne effectivement aux solistes la chance de démontrer leur maîtrise du timbre et du toucher plutôt que de miser sur des prouesses techniques.

Bien que Clara Wieck ne l’ait pas su à l’époque, ce concerto fut le précurseur de plusieurs techniques novatrices, que d’autres compositeurs romantiques continuèrent de développer. La compositrice ne s’aventurera à écrire qu’un seul autre concerto, ébauché en 1847, mais demeuré inachevé.

– Traduit d’après Robert Markow et Julie Pedneault-Deslauriers

Schumann

Symphonie no 3 en mi bémol majeur, op. 97, « Rhénane »

Zwickau, 8 juin 1810
Endenich, 29 juillet 1856

Le 31 mars 1850, Robert Schumann abordait un nouveau chapitre brillant et exubérant – quoique plutôt bref – de son existence en acceptant le poste de directeur musical de la ville de Düsseldorf. Il fut accueilli en grande pompe dans cette ville, avec force discours, banquets et concerts. Pour la première fois de sa carrière, il était titulaire d’un poste stable de musicien salarié et avait à sa disposition un orchestre prestigieux. Il n’est donc pas étonnant qu’il ait eu envie de se plonger avec un intérêt renouvelé dans l’écriture symphonique et qu’il ait, dans un élan de créativité, composé le Concerto pour violoncelle en 15 jours à peine, au mois d’octobre, puis la symphonie dite « Rhénane » en novembre et décembre.

Composée dans l’euphorie des premiers mois de Schumann à Düsseldorf, cette œuvre reflète l’optimisme, la joie de vivre et l’espoir d’un nouveau départ qui l’animaient à l’automne 1850. Le compositeur tomba immédiatement sous le charme du Rhin traversant la ville, de la campagne environnante, des chaleureux résidents du coin et des pittoresques bourgades voisines. Lorsqu’il présenta sa nouvelle symphonie à l’éditeur Simrock, il ne lui donna pas le sous-titre de « Rhénane » qu’elle porte actuellement, mais précisa que l’on pouvait peut-être y voir « ici et là quelques reflets de la vie rhénane ». Schumann dirigea lui-même la première exécution de l’œuvre à Düsseldorf, le 6 février 1851.

La « Rhénane » est la seule symphonie de Schumann à ne pas commencer par une introduction lente. Elle est lancée avec exubérance par un magnifique thème à l’énergie condensée qui ressemble à un cri de joie et d’exultation dans l’attente impatiente de nouvelles aventures. Le compositeur joue astucieusement avec le sens du rythme de l’auditeur, opposant un vaste rythme quaternaire dans les mesures d’ouverture à un rythme ternaire rapide dans les suivantes, donnant ainsi de plus en plus d’élan à ce thème grandiose. Les bois énoncent ensuite un thème plus détendu, lyrique et mélancolique en sol mineur dont la régularité rythmique souligne l’instabilité du premier thème, lequel revient bientôt et envahit la plus grande partie du mouvement.

Le doux flot du scherzo (ou son élan puissant, selon le choix du chef d’orchestre) évoque le fleuve qui coule à Düsseldorf. Le thème principal serait inspiré d’un lent Ländler, danse campagnarde au rythme ternaire et à la cadence appuyée, antiphrase de l’esprit du scherzo, en quelque sorte.

L’élégant intermezzo reprend la simplicité et la naïveté des chansons populaires allemandes, chères à Schumann. L’instrumentation y est limitée (simplement deux cors, sans trompettes ni timbales) et l’intensité sonore est réduite tout au long du mouvement. On peut entendre trois thèmes aux couleurs orchestrales différentes : le motif d’ouverture pour les bois menés par les clarinettes; une petite idée capricieuse destinée initialement aux cordes, auxquelles viennent s’ajouter par la suite les bois; et une ligne douce et chantante pour les altos et les bassons.

Le quatrième mouvement a fait parler de lui davantage que les autres. Ajout aux quatre parties habituelles de la symphonie, il évoque manifestement une musique à programme et se distingue ainsi des autres créations symphoniques de Schumann. Emanuel Winternitz y voit « la traduction en termes musicaux de l’atmosphère mystique qui baigne l’intérieur de la cathédrale gothique de Cologne ». Et l’analogie est bien choisie. En effet, peu de temps avant de composer cette symphonie, Schumann avait emprunté, sur 50 km, la nouvelle ligne de chemin de fer reliant Düsseldorf à Cologne pour assister à l’élévation de l’archevêque von Geissel au rang de cardinal, dans la glorieuse cathédrale de Cologne. La splendide cérémonie lui fit une profonde impression, tout comme l’édifice lui-même, l’un des plus hauts d’Europe, d’une majesté démesurée. Pour la première fois dans la « Rhénane », Schumann a ici recours aux trombones, instruments dont on ne faisait pas encore fréquemment usage dans les symphonies, afin de souligner la solennité ecclésiastique de l’événement.

On a pu interpréter le contraste soudain entre le caractère sombre des dernières mesures du quatrième mouvement en mi bémol mineur et le finale éclatant et vigoureux en mi bémol majeur comme le passage frappant entre une sombre cathédrale gothique et le monde extérieur, bouillonnant de vie sous le soleil. On est alors de retour chez les joyeux habitants de la campagne. Le lien entre ce mouvement et celui qui vient tout juste de s’achever se précise vers la fin de la symphonie, lorsque la noble musique de la cathédrale est de retour dans les grands et majestueux éclats du tutti orchestral. En chemin vers sa palpitante conclusion, ce mouvement rappelle également l’allegro avec ses impressions rhénanes, comme pour symboliser l’unité dans la diversité.

– Traduit d’après Robert Markow


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