Violon du XXIe siècle avec Leila Josefowicz

Réflexion : Leila Josefowicz

Je suis ravie de vous présenter cette œuvre magnifique qu’est le Concerto pour violon, « Concentric Paths » d’Adès. Je l’ai aimée dès que je l’ai entendue. J’ai tout de suite été impressionnée par les couleurs et les textures, par les divines sonorités que le violon et l’orchestre proposent, par les allusions à la musique baroque alliées, ici, à une musique résolument contemporaine. À mes yeux, cette composition est l’une des plus mémorables de la musique des XXe et XXIe siècles écrites jusqu’à maintenant. J’espère sincèrement que cette œuvre saura vous émouvoir et vous transporter.


L’Orchestre du CNA donne, dans le cadre de ce concert, sa première interprétation de <<Rewind<< d’Anna Clyne et de Woman of the Apocalypse de James MacMillan.

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C’est la deuxième fois que l’Orchestre du CNA interprète le Concerto pour violon de Thomas Adès; la première fois, en 2011, Hannu Lintu était à la barre de l’ensemble et Leila Josefowicz se joignait à eux comme soliste. Elle reprend ce rôle ce soir.


Anna Clyne

<<rewind<<

Londres, 9 mars 1980
Vit maintenant à New York

Née à Londres, Anna Clyne est une compositrice de musique acoustique et électroacoustique finaliste aux prix GRAMMY. Décrite comme une « compositrice aux dons hors du commun et aux méthodes inusitées » dans un portrait publié par le New York Times, Clyne se démarque par son œuvre d’une « inventivité éblouissante » (Time Out New York) comportant de nombreuses collaborations avec des chorégraphes, des artistes visuels, des cinéastes et des musiciens d’avant-garde du monde entier.

Mme Clyne a œuvré comme compositrice résidente avec l’Orchestre symphonique de Chicago (2010–2014), l’Orchestre national d’Île-de-France (2014–2016), l’Orchestre symphonique de Baltimore (2015–2016) et, cette saison, l’Orchestre symphonique de Berkeley, en Californie. Elle a reçu des commandes de Carnegie Hall, de l’Orchestre philharmonique de Los Angeles, de l’Orchestre symphonique de Seattle, du Southbank Centre, du BBC Scottish Symphony Orchestra et du Houston Ballet. Ses plus récentes œuvres pour orchestre comprennent le Concerto pour mandoline et cordes (2017) et Snake and Ladder, dont la création est prévue pour le 11 juillet prochain à Tewkesbury (R.-U.) L’Orchestre symphonique de Baltimore doit créer sa composition Restless Oceans en avril 2020.

Anna Clyne n’avait que 24 ans lorsque <<Rewind<< a été créé à New York par l’Orchestre de la Manhattan School of Music, le 17 février 2005, sous la baguette de David Gilbert. La compositrice elle-même explique que cette œuvre de sept minutes lui a été « inspirée par la vision du rembobinage rapide d’une bande vidéo, avec des moments fugaces où le ruban subit de brusques accélérations, des interruptions ou des gondolements.

La version originale, pour orchestre et ruban magnétique [la partie de ruban est facultative], a été composée pour la chorégraphe Kitty McNamee, directrice artistique de l’Hysterica Dance Company. Le caractère distinctif de la démarche de McNamee est l’usage saisissant et novateur qu’elle fait de gestes et de mouvements physiques récurrents, tout au long d’une composition, pour en construire et lier la structure narrative. Cette utilisation de gestes répétitifs est reprise dans le langage musical et l’architecture de <<Rewind<<. »

— Traduit d’après Robert Markow

James MacMillan

Woman of the Apocalypse

Kilwinning, Ayrshire (Écosse), 16 juillet 1959
Vit maintenant dans l’Ayrshire

James MacMillan s’est signalé sur la scène internationale en 1990 avec la création de son poème symphonique The Confession of Isobel Gowdie, qui est devenu l’une de ses œuvres les plus jouées. Depuis, il a composé trois concertos pour piano, deux concertos pour percussions, un concerto pour violoncelle à l’intention de Mstislav Rostropovich, une sonate pour violoncelle destinée à Julian Lloyd Webber, quatre symphonies, deux opéras, et un grand nombre d’œuvres à vocation liturgique, ou d’inspiration religieuse ou spirituelle. Parmi ces œuvres, on peut citer Veni, Veni Emmanuel (une autre de ses œuvres les plus jouées), les « messes » – Mass, St. Anne’s Mass, Galloway Mass – le Magnificat, la St. John Passion, les Seven Last Words from the Cross, O Bone Jesu et The Sacrifice. Outre ces aspects de la fervente foi catholique du compositeur (qui est un dominicain), sa musique se distingue par ses allusions au folklore écossais, et par ses éléments rythmiques et structurels puisés à des sources non européennes. Elle est souvent empreinte, aussi, d’une sensualité affichée. MacMillan a été nommé commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique (CBE) en 2004, et Knight Bachelor en 2015.

Woman of the Apocalypse lui a été commandée en 2012 pour le Festival Cabrillo de Santa Cruz, en Californie. Le directeur du festival, Marin Alsop, l’a créée à la tête de l’orchestre du festival le 4 août de la même année. L’œuvre d’une demi-heure s’articule en cinq sections enchaînées dans un seul mouvement. Le compositeur la décrit comme « une sorte de poème symphonique ou de concerto pour orchestre ». Chaque section évoque un aspect du titre, lequel prend sa source dans le chapitre 12 de l’Apocalypse, dans lequel est dépeinte « une femme enveloppée de soleil, avec la lune sous les pieds » dont l’apparition prélude au combat ultime entre le bien et le mal. La partition exige un effectif important et comporte des instruments aussi inusités, dans la section des percussions, qu’un rugissement, des cloches à vache, une barre de métal et un tuyau métallique. On a pu lire dans le Mercury News de San Jose que cette musique « donne l’impression d’entendre l’épanchement des larmes cosmiques et la puissance dévastatrice du dragon qui assaille la “femme de l’Apocalypse”. »

Le compositeur lui-même décrit les différentes sections en ces termes :

1. A Woman Clothed by the Sun (« Une femme enveloppée de soleil ») – Les sujets principaux sont exposés, dont un motif descendant exécuté par le piano, la harpe et les percussions, avant que la trame narrative du mouvement ne soit propulsée par des développements dialogués dominés par les trombones, puis les cors et enfin les trompettes, à mesure que la musique progresse à travers des modulations de la mesure. Le motif descendant réapparaît, inversé, avant de déboucher sur…

2. The Great Battle (« Le grand combat ») – Des grondements se font entendre dans le registre grave des cuivres, mais la trame principale de cette section est menée par les altos et le cor anglais. Un long enchaînement de déclamations du chœur des cuivres mène ensuite à…

3. She is Given the Wings of a Great Eagle (« Elle reçoit les ailes d’un grand aigle ») – Ici, la musique s’élance et plane, interrompue par moments par l’un des principaux fragments du matériau d’ouverture, avant de culminer en un violent déferlement des cordes et des percussions.

4 . She is Taken Up (« Elle est emportée ») – Cette section se compose principalement d’une série de fanfares et d’une écriture soliste extatique pour le quatuor à cordes. Le violent déferlement revient avant la section finale.

5. Coronation (« Couronnement ») – On débute avec les violons dans un registre très aigu et le retour partiel de la musique déclamatoire pour les cuivres, cette fois sous l’aspect d’une procession lente, solennelle, rituelle. Les cordes descendent graduellement vers leur registre le plus grave, tandis que la musique s’achemine vers son implacable conclusion.

— Traduit d’après Robert Markow

Thomas Adès

Concerto pour violon, « Concentric Paths »

Né à Londres le 1er mars 1971
Vit actuellement à Londres

« Une nouvelle étoile est née au firmament de la musique britannique […], un jeune talent prodigieux », écrivait Andrew Porter au sujet de Thomas Adès il y a quelques années; « un jeune prodige terriblement doué de la musique anglaise », a fait écho Alex Ross dans le New Yorker. Adès compose déjà des œuvres d’une grande maturité avant même d’avoir atteint la majorité. À 18 ans, il fait publier Five Eliot Landscapes (opus 1). Son premier opéra, Powder Her Face, connaît un énorme succès lors de sa première britannique en 1995, lequel se confirme sur le continent européen, aux États-Unis et en Australie. En 2000, Adès devient le plus jeune compositeur de tous les temps à remporter le prestigieux prix Grawemeyer, d’une valeur de 200 000 $, pour Asyla, une œuvre écrite alors qu’il n’avait que 26 ans. Pianiste exceptionnel et chef d’orchestre en demande, Adès a dirigé l’Orchestre symphonique de Boston et la soliste Kirill Gerstein pour la création de son concerto pour piano en mars dernier.

Commande conjointe du Festival de Berlin et de l’Orchestre philharmonique de Los Angeles, « Concentric Paths » a été composé en 2005. La première mondiale a été donnée à Berlin par l’Orchestre de chambre de l’Europe, avec le soliste Anthony Marwood et Thomas Adès lui-même au pupitre, le 4 septembre 2005.

« Adès semble avoir un sens infaillible du théâtre, écrit le musicologue Thomas May, doublé d’un talent inné pour donner à ses œuvres symphoniques abstraites des formes convaincantes. Ses partitions incorporent une pluralité d’impulsions qui tournent les unes autour des autres, tout en pointant simultanément dans des directions opposées : ce sont des forces à la fois centrifuges et centripètes. » « Concentric Paths » répond à cette définition et le compositeur le décrit ainsi :

« Les mouvements extérieurs ont une structure circulaire; le premier est rapide, avec des pans d’harmonie instable à orbites variables; le troisième est enjoué et caractérisé par des cycles stables évoluant en harmonie à différentes vitesses. Le mouvement lent est constitué de cycles indépendants, deux grands et une multitude de petits cycles qui se chevauchent et entrent en collision, parfois violemment, dans leur évolution vers la résolution. »

Si l’œuvre ne dure qu’une vingtaine de minutes, ses trois mouvements sont densément construits. Au début du concerto, l’orchestre et le soliste mêlent leurs voix dans une tapisserie tissée serrée. Le violon est presque continuellement sollicité et joue, la plupart du temps, dans son registre le plus aigu. Thomas May note que ce choix « prend peut-être sa source dans le timbre de colorature éthéré et tendu que le compositeur exige du soprano Ariel dans son opéra La Tempête. […] L’effet obtenu est une chute angoissante, au ralenti et en apesanteur. »

Le mouvement central, de loin le plus long, agit comme centre de gravité émotionnel. Il utilise la technique baroque de la chaconne, qui consiste à répéter une séquence initiale, tandis qu’une série de variations se superpose à ce motif. Ici, le climat est sombre, les couleurs orchestrales sont atténuées, le flux musical « progresse comme si la musique avançait de manière chancelante, à pas lourds », explique éloquemment le critique Paul Griffiths. Le soliste et l’orchestre s’efforcent de conserver leur identité propre alors que les écarts de registre sont souvent extrêmes.

Le troisième mouvement commence dans un climat menaçant qui se dissipe bientôt au profit d’une atmosphère joviale qui demeurera jusqu’à la fin du concerto. Cette fois encore, la partie soliste plane essentiellement à des hauteurs stratosphériques. Des rythmes très syncopés et des lignes mélodiques bien ciselées évoquent ce que Griffiths appelle une « machinerie rythmique », qui fait penser au mouvement analogue du Concerto no 2 de Prokofiev. L’œuvre s’achève soudainement, et de façon inattendue, comme si Adès avait malicieusement décidé d’interrompre la trame narrative à un moment critique.

— Traduit d’après Robert Markow


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