Événements et spectacles en direct au CNA – mise à jour du 22 octobre 2021.

Le War Requiem de Britten

Réflexion

N’oublions jamais. 

Comment commémorer de façon constructive les événements cataclysmiques de la Grande Guerre? Comment tirer parti de ces journées, 100 ans après l’Armistice, pour se souvenir du massacre inconcevable de familles et de collectivités dans tous les camps? Comment affirmer, sans équivoque, que leur sacrifice n’a pas été vain? 

Ces questions restent capitales dans le processus de commémoration, et il appartient à chacun d’y apporter ses propres réponses. En interprétant le poignant et obsédant War Requiem de Britten, dédié à la mémoire des victimes non seulement de la Première Guerre mondiale, mais de toutes les guerres, nous évoquons le passé à notre manière. 

L’un des faits saillants de ce concert, et de cette semaine du souvenir par la musique, est la visite de l’Orchestre national des jeunes d’Allemagne. C’est un ensemble cher à mon cœur, qui incarne des valeurs d’inclusion, d’ouverture, d’internationalisme, de dialogue et de générosité. Ces musiciens représentent le meilleur de notre jeunesse actuelle, 100 ans plus tard, et la promesse d’un avenir engagé, conscient, passionné et dévoué. Je suis fier de les voir prendre place aux côtés de l’Orchestre du Centre national des Arts du Canada, à quelques mètres à peine du Monument commémoratif de guerre du Canada, dans un élan de solidarité et d’optimisme. 

J’espère que les mots, alliés à la poésie de Wilfred Owen, de la messe de requiem interprétée par ces deux grands orchestres de deux pays libéraux et humains apparaîtront comme un hommage digne et approprié à nos idéaux modernes, forgés aux heures les plus sombres du dernier siècle.

N’oublions jamais.

À la mémoire de deux frères

Le colonel J. Ewart Osborne, O.S.D., et son frère aîné, le colonel Henry Campbell Osborne, C.M.G., C.B.E., ont tous deux servi le Canada durant la Première Guerre mondiale : le premier sur les champs de bataille, et le second au sein du haut commandement. Henry a passé une bonne partie de la guerre à Londres et à Ottawa, tandis que son cadet a combattu avec son régiment, le 48th Highlanders de Toronto. Ewart a été capturé en avril 1915 lors de la deuxième bataille d’Ypres. Il a passé quatre ans dans les camps de prisonniers allemands à l’est de Dresde.

Après la guerre, Henry, devenu premier secrétaire pour le Canada de la Commission des sépultures de guerre de l’Empire (maintenant du Commonwealth), a supervisé la création de cimetières près des champs de bataille où des soldats canadiens ont perdu la vie et a joué un rôle central dans la construction du Mémorial national du Canada à Vimy. À la suite de sa libération, Ewart a, quant à lui, retrouvé sa famille, qui l’attendait en Grande-Bretagne. Souffrant probablement d’une forme de stress post-traumatique (qu’on ne connaissait pas encore à l’époque), il a d’abord refusé de rentrer au Canada, pour se raviser plus tard.

En Allemagne comme au Canada, les familles ont été universellement touchées par la guerre, subissant pertes et changements. Cette prestation du War Requiem de Benjamin Britten, qui a la particularité d’unir des musiciens du Canada et de l’Allemagne, est un hommage à ceux qui ont souffert de la guerre.

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Concert à la mémoire du colonel J. Ewart Osborne, O.S.D. et du colonel Henry Campbell Osborne, C.M.G., C.B.E.. Le CNA remercie chaleureusement Sarah Jennings et Ian Johns pour leur généreux soutien de cet événement.

Britten

War Requiem

Lowestoft, Suffolk, 22 novembre 1913
Aldeburgh, 4 décembre 1976

Le 30 mai 1982, à Coventry, en Angleterre, à l’occasion du Memorial Day, le pape Jean‑Paul II déclarait : « Aujourd’hui, l’ampleur et l’horreur de la guerre moderne, nucléaire ou non, la rendent totalement inacceptable pour régler les différends entre les nations. La guerre devrait appartenir au passé tragique, à l’histoire ; elle ne devrait pas faire partie des projets de l’humanité. »

Les mots du pape restent terriblement pertinents de nos jours, hélas, ce qui rend une prestation du War Requiem de Britten aussi forte et chargée de sens en 2018 qu’à l’occasion pour laquelle elle a été composée, la reconstruction de la cathédrale Saint-Michel à Coventry en 1962. Vingt-deux ans plus tôt, dans la nuit du 14 au 15 novembre 1940, les Allemands avaient bombardé la ville au cours d’un raid aérien, d’une durée de on heures, qui avait fait un millier de morts et blessés, et détruit le cœur de la cité, dont la cathédrale du XIVe siècle. On a fait appel au compositeur le plus célèbre d’Angleterre, Britten, un pacifiste convaincu, pour écrire une œuvre pour la cérémonie. Il en a résulté le Requiem du XXe siècle, qui rivalise en importance avec ceux de Mozart au XVIIIe siècle et de Verdi au XIXe

La première création de l’œuvre eut lieu le 30 mai 1962. Meredith Davies dirigeait l’Orchestre symphonique de la ville de Birmingham, tandis que l’Ensemble Melos était sous la conduite du compositeur lui-même. L’orchestre de chambre de 12 musiciens n’avait pas réellement besoin d’un chef d’orchestre distinct pour exécuter le War Requiem, mais la mauvaise santé de Britten ne lui permettait pas de diriger les effectifs considérables requis par son oeuvre, aussi lui avait-on confié ce rôle secondaire. Le Coventry Festival Chorus, le chœur des garçons de l’église de la Sainte‑Trinité de Leamington et celui de l’église de la Sainte‑Trinité de Stratford ont également pris part à la création. 

Britten avait prévu que les trois chanteurs solistes représentent trois pays qui avaient subi de lourdes pertes pendant la Deuxième Guerre mondiale, soient l’Angleterre, l’Allemagne et l’URSS. Le ténor Peter Pears représentait l’Angleterre, le baryton Dietrich Fischer-Dieskau, l’Allemagne; la soprano Galina Vichnevskaïa devait chanter au nom de l’URSS, mais le ministère de la Culture de ce pays refusa de l’autoriser à voyager. Cette dernière fut donc remplacée par Heather Harper pour la première prestation, mais put se rendre en Angleterre peu après pour l’enregistrement de l’œuvre. Le concert de Coventry connut un tel retentissement qu’il fut bientôt suivi de présentations à Berlin, Dresde, Vienne, Leningrad et Tokyo, ainsi qu’en Amérique du Nord. C’est à l’Orchestre symphonique de Toronto et au Chœur Mendelssohn de Toronto, sous la conduite de Walter Susskind, que revint l’honneur d’en donner la première canadienne, le 10 novembre 1964. L’album double lancé en 1963, avec Britten à la direction d’orchestre, s’est écoulé à plus de 200 000 exemplaires, un exploit renversant pour un enregistrement de musique classique.

La principale caractéristique du War Requiem de Britten est qu’il associe au cérémonial du Requiem catholique romain la poésie de Wilfred Owen (1893–1918), le plus grand poète anglais de la Première Guerre mondiale. Owen trouva la mort dans les tranchées de France le 4 novembre 1918, une semaine avant l’Armistice. La publication posthume de ses 24 Poems, en 1920, a révélé au monde le talent d’Owen, son sens aigu du détail, et son habileté à évoquer, en vers libres, la réalité toute crue de la vie au front. Douloureux par moments, ces poèmes décrivent avec force l’absurdité, la cruauté, la misère, l’angoisse, la futilité, la dévastation et l’horreur de la guerre. Britten a sélectionné neuf de ces poèmes et les a insérés dans la trame des textes liturgiques. Le résultat est une juxtaposition discordante, et néanmoins d’une redoutable efficacité, de la grandeur quelque peu impersonnelle de la messe catholique et de la représentation sans fard des poèmes de guerre. L’œuvre de Britten est devenue « à maints égards, un Requiem non tant pour les morts, ni même pour les vivants, mais plutôt pour les agonisants », selon le révérend Charles J. Matonti (Choral Journal, octobre 1983). 

On peut considérer que l’œuvre de Britten s’articule sur trois plans (sans doute en référence à la sainte Trinité), correspondant chacun aux effectifs mis à contribution. Le premier groupe est formé par l’orchestre entier, le chœur mixte et la soprano soliste, qui présentent les saintes Écritures, le texte de la messe de Requiem en latin, expression codifiée du deuil et prière de délivrance. Le second regroupe les deux chanteurs solistes masculins accompagnés par l’orchestre de chambre; ils interprètent les poèmes d’Owen mis en musique, symbole d’humanité. Enfin, le troisième groupe est composé du chœur de garçons et de l’orgue, offrant une vision lointaine, éthérée, de tranquillité et de paix; idéalement, le chœur de garçons est placé à l’écart de la scène, pour constituer un élément à part entière transcendant sacré et profane. 
 

REQUIEM AETERNAM

Requiem aeternam – Un halo insolite, fantomatique, pèse sur l’ouverture de l’œuvre : des cloches sonnent au loin; l’orchestre semble avancer avec difficulté, comme pour évoquer les pas douloureux, titubants, des blessés et des agonisants. 

Te decet hymnus – Le chœur de garçons offre un contraste saisissant en s’interposant pour entonner un verset de psaume – une vision de la pureté et de la paix céleste avec la promesse d’une délivrance. Mais le répit est de courte durée. Le tutti orchestral et le chœur nous replongent bientôt dans le rite du deuil.

« Quel glas sonnera » – Le premier des poèmes d’Owen surgit tout à coup. Le ténor, accompagné par l’orchestre de chambre, évoque les milliers de jeunes gens qui « meurent comme du bétail ». Le mouvement s’achève avec le chœur entier, accompagné par ces cloches obsédantes, qui reprend sur un ton étouffé le Kyrie eleison. L’instabilité harmonique qui caractérise ce passage (faisant un usage abondant du triton) ne se résout que dans l’accord final, à peine audible.

DIES IRAE

Dies irae / Tuba mirum – Le Dies irae est un poème latin du XIIIe siècle décrivant crûment la terrible arrivée du Jugement Dernier, et la crainte des misérables pécheurs qui se tiennent devant leur juge. La plupart des compositeurs décrivent cette scène comme une vision spectaculaire de la damnation; Britten l’évoque sur fond de guerre de tranchées. Des fanfares de cuivres se répercutent et se répondent à travers la salle.

« Les clairons sonnaient » – Des versions étouffées des fanfares de cuivres, émanant cette fois de l’orchestre de chambre, accompagnent le baryton dans le poème satirique d’Owen qui évoque la terreur de jeunes soldats entendant les clairons « chanter » avant la bataille.

Liber scriptus / Quid sum miser / Rex tremandae – Sur des phrases criardes et violentes, la soprano annonce que les actions de chaque pécheur sont connues et répertoriées, ce à quoi le chœur répond par une humble prière demandant qu’on l’éclaire. La soprano revient avec une requête de salut urgente et terrifiée.

« Là-bas » – Pour ce dialogue amical entre deux soldats, Britten indique sur la partition que ce passage doit être joué « rapidement et joyeusement »; mais la réalité de la guerre n’a rien de joyeux, et la Mort que ces deux soldats s’apprêtent à rencontrer est tout sauf « amicale ». L’ironie est troublante, voire macabre.

Recordare – Les voix douces et réconfortantes du chœur féminin formulent une autre prière de salut, adressée directement à Jésus Christ.

Confutatis – sur une pétarade furieuse des cuivres graves, le chœur masculin fait irruption et offre un contraste saisissant. 

« Lève-toi lentement » – Le baryton décrit le « long bras noir » d’une pièce d’artillerie s’élevant lentement, dominant le paysage. Des accords douloureusement dissonants, qui doivent être joués fortississimo, ponctuent chaque phrase du texte. Le rude martèlement militaire des timbales met en relief la brutalité aveugle de la scène. Les fanfares de cuivres, qui avaient annoncé le Dies irae, complètent ce passage dans toute son épouvante.

Lacrimosa / « Amenez-le doucement » – Quand le Dies irae prend fin en un soubresaut, le chœur et la soprano entament leur lamentation d’affliction et de deuil. C’est le seul passage de tout le Requiem dans lequel les mots de la messe en latin se mêlent à ceux de la poésie anglaise d’Owen : les phrases de la liturgie latine alternent avec les vers d’Owen, les premières sur une musique de chagrin et de consolation, les seconds exprimant une tristesse indicible, remplie d’amertume, alors qu’un soldat pitoyable tente désespérément de maintenir en vie un camarade blessé, en le traînant dans la chaleur du soleil.

Pie Jesu – Le long Dies irae – le plus long mouvement de la messe de Requiem – s’achève dans une ambiance apaisée sur un court passage dans lequel le chœur prie a cappella pour le repos éternel des défunts. Comme à la fin du premier mouvement, des cloches lointaines ponctuent les phrases du chœur, et les derniers accords se dissolvent dans le silence.

OFFERTORIUM

Domine Jesu Christe – Les tensions et les angoisses presque insoutenables du Dies irae sont dissipées par le son apaisant et lointain du chœur des garçons, qui s’était fait silencieux depuis plus d’une demi-heure, appelant à la libération des fidèles des affres de l’enfer.

Sed signifier / Quam olim Abrahae / « Et Abraham se leva » – Un court prélude (Sed signifier) débouche sur une fugue enlevée (Quam olim Abrahae). Le chœur proclame que saint Michel guidera les fidèles sur le chemin de la lumière, conformément à la promesse faite à Abraham et à ses descendants. Le ténor et le baryton évoquent le récit biblique d’Abraham qui s’apprête à sacrifier son fils Isaac comme Dieu le lui a ordonné. Mais les événements prennent un tour tragique dans le poème d’Owen : au lieu de substituer un bélier à son fils, Abraham le tue, en même temps qu’il supprime « la moitié du lignage de l’Europe, un par un » – une puissante métaphore du massacre insensé de la jeunesse au cours de la guerre. 

Hostias / Quam olim Abrahae – L’ironie amère se maintient alors que le chœur des garçons rappelle la promesse de salut tandis que le ténor et le baryton évoquent à répétition le sacrifice de « la moitié du lignage de l’Europe ». Sur un ton feutré, le chœur entier réitère une dernière fois la promesse faite par Dieu à Abraham.

SANCTUS

Sanctus / Pleni sunt – La soprano chante le texte du Sanctus accompagnée par des percussions métalliques. Le chœur y répond dans un développement libre du Pleni sunt, jusqu’à atteindre un vertigineux paroxysme. 

Hosanna in excelsis / Benedictus / Hosanna – Les fanfares éclatantes des cuivres et le joyeux Hosanna du chœur permettent d’échapper un instant à la réalité et aux souffrances de la guerre. Le Benedictus de la soprano et les réponses du chœur suggèrent un instant plus intime et apaisant. 

« Après la foudre » – Mais on est replongé tout à coup dans la guerre sur le terrain, pour le plus lugubre, désespérant et nihiliste des poèmes d’Owen.

AGNUS DEI

« On reste toujours là » / Agnus Dei – Sur une musique d’une sublime simplicité et d’une envoûtante beauté, le ténor et l’orchestre de chambre alternent avec l’orchestre entier et le chœur, les premiers entonnant le poème d’Owen qui met en relief le contraste entre ceux qui prêchent la guerre et ceux qui se battent sur le front, tandis que les seconds réitèrent la prière pour le repos éternel des morts. La fluidité avec laquelle alternent les deux groupes agit comme une puissante métaphore unissant l’expérience personnelle et la liturgie.

LIBERA ME

Libera me / Dies illa, dies irae – D’abord assourdie, presque inaudible, la musique gagne peu à peu en volume, lentement, inexorablement, prenant progressivement de l’ampleur, distillant un sentiment toujours plus oppressant d’urgence et de terreur, jusqu’au moment le plus bruyant du War Requiem – l’une des explosions orchestrales les plus effroyables, cataclysmiques et terrifiantes qui aient jamais retenti dans une salle de concert. 

« Étrange rencontre » – Alors que la poussière retombe, on entend le dernier des poèmes d’Owen, un scénario apocalyptique livré sur un ton si accablé de chagrin et de dévastation spirituelle qu’il défie toute description. 

In Paradisum – En un élan de réconciliation, pour la première et seule fois de tout le War Requiem, tous les effectifs sont combinés. Les deux chœurs, les deux orchestres et les trois solistes évoquent des visions d’entrée au Paradis. Les dernières paroles, « Requiescant in pace, Amen », sont confiées au chœur seul, mais la paix invoquée demeure inquiétante et précaire. Le spectre des guerres à venir plane toujours… 

9 novembre 2018 : L’Orchestre du CNA interprète le War Requiem de Benjamin Britten pour la première fois.

Traduit d’après Robert Markow

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