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Miloš joue Howard Shore

Réflexion

Je me souviens avec plaisir d’une discussion avec mon ami Miloš Karadaglić, notre soliste de ce soir : un jour, après un concert, un verre de vin à la main, nous avons contemplé l’idée de commander à l’extraordinaire Howard Shore un concerto pour guitare pour Miloš et l’Orchestre du CNA. Ne sachant pas le moins du monde si cette proposition inspirerait le grand compositeur, nous l’avons simplement contacté et lui avons fait part de notre projet, sans attentes particulières…

Et nous voilà ici ce soir! Quel bonheur de pouvoir exécuter ce concerto en première mondiale à Ottawa cette semaine! Howard Shore est une véritable légende canadienne de la musique, lauréat de trois prix Oscars, de trois Golden Globes et de quatre prix GRAMMY®. Je suis vraiment honoré et fier de partager avec vous sa plus récente création.

Réflexion

Howard Shore est un gentleman et un maître à part entière. Je suis fasciné depuis de nombreuses années par l’inventivité renversante de ses musiques de films et de ses compositions classiques. J’ai encore du mal à croire qu’il a écrit cette pièce pour moi… je suis sûrement le « pinceur de cordes » le plus chanceux du monde! 

L’œuvre est magique, tout comme la forêt enchantée qu’Howard a voulu peindre avec son incomparable palette musicale. La première fois que j’ai entendu cette composition, j’ai été ému par la simplicité sans fard de ses harmonies, l’écriture idiomatique et la nature programmatique saisissante de la musique, évoquant irrésistiblement couleurs et scènes qui viennent instantanément à l’esprit. J’ai été frappé par sa manière magistrale d’intégrer discrètement à la texture du son qu’il produit, parmi tant de nuances musicales, une trame faisant écho à divers aspects de mon pays natal. Le Monténégro et ses sombres forêts ont été une source d’inspiration pour Howard et pour moi dès le départ. Je comptais les jours jusqu’à ce que ce merveilleux rêve que nous partagions devienne réalité.


C’est la première fois que l’Orchestre du CNA interprète l’Ouverture en do majeur de Fanny Mendelssohn-Hensel.

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Commandé par Alexander Shelley et l’Orchestre du CNA et écrit à l’intention du guitariste classique Miloš Karadaglić, le concerto du compositeur canadien Howard Shore The Forest est présenté en première mondiale.

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Günther Herbig était au pupitre pour la première interprétation de la Symphonie no 1 de Brahms par l’Orchestre du CNA en 1982. Sa dernière prestation a eu lieu en 2015 sous la direction de Pinchas Zukerman.


Ouverture en do majeur

Hambourg, 14 novembre 1805
Berlin, 17 mai 1847

Comme son frère cadet Félix, Fanny Mendelssohn-Hensel était à la fois une pianiste accomplie et une brillante compositrice. Bien que ses dons pour la composition ne puissent rivaliser avec ceux de son illustre frère, elle n’en demeure pas moins l’une des plus importantes compositrices du XIXe siècle; mais parce qu’elle était une femme, ses talents et ses habiletés n’ont pas reçu la reconnaissance à laquelle avaient droit ses homologues masculins. Félix lui-même la dissuadait de publier ses compositions, sous prétexte que la composition n’était pas une occupation convenable pour une jeune femme de bonne famille. 

À dix-sept ans, Fanny s’éprend d’un peintre du nom de Wilhelm Hensel, mais la désapprobation des parents les sépare et fait obstacle à leur mariage, comme dans le cas de Robert Schumann et Clara Wieck. Ce n’est que six ans plus tard que le couple convole enfin en justes noces, alors même que Hensel est nommé conservateur d’une vaste collection d’œuvres d’art. Leur union est heureuse, mais Fanny s’éteint prématurément, succombant à une attaque d’apoplexie (on dirait aujourd’hui un AVC) à 41 ans. Félix en est si profondément affecté qu’il la suit dans la tombe six mois plus tard, emporté, au moins en partie, par le chagrin que lui avait causé la mort de sa sœur bien-aimée.

La production de Fanny Mendelssohn-Hensel est considérable et se concentre essentiellement sur les lieder, les pièces pour piano et la musique de chambre. L’ouverture au programme du concert de ce soir est son unique composition purement orchestrale (on lui doit aussi quelques œuvres chorales et vocales avec orchestre). Vraisemblablement écrite entre 1830 et 1832, elle n’a été publiée qu’en 1994 par la maison d’édition Furore à Kassel, en Allemagne. 

Cette ouverture de dix minutes est construite sur le même modèle que la plupart des œuvres du genre composées par Schubert, Weber, Schumann ou Félix Mendelssohn; elle débute par une introduction lente (« moins un point de départ qu’un éveil », comme l’a souligné un commentateur); celle-ci mène à la section principale, Allegro di molto, qui épouse la forme sonate conventionnelle avec deux thèmes principaux (le premier, énergique, le second, gracieux et mélodieux, tous deux exposés par les violons), une section de développement, une reprise et une majestueuse coda.

— Traduit d’après Robert Markow

Howard Shore

The Forest, concerto pour guitare et orchestre*

Toronto, 10 octobre 1946
Vit maintenant à New York

Howard Shore écrit ses œuvres chez lui, en pleine nature, près de la forêt. Sa musique porte la marque de cet environnement. Ici, The Forest évoque l’importance d’établir et d’entretenir une relation avec la nature. « Je vis dans un endroit où je suis constamment entouré de tout ce qui croît, fleurit et se fane », explique le compositeur. « Tout se transforme en permanence. Tout tend vers l’équilibre et l’harmonie. Je trouve inspirantes cette interconnexion et cette interdépendance. Je porte ces idées en moi, et elles sont souvent à l’origine de ce que j’exprime dans ma musique. Je vous invite à savourer la beauté de la guitare solo et de l’orchestre, la virtuosité de Miloš et l’art consommé du maestro Shelley. »

La plus récente œuvre de concert de M. Shore, commandée par le directeur musical de l’Orchestre du CNA, Alexander Shelley, et dont la création mondiale a lieu cette semaine, est un concerto écrit à l’intention du guitariste Miloš Karadaglić. « Tour à tour élégiaque, mélancolique, mélodieuse et virtuose, c’est une œuvre magnifique, dans la veine du Concierto de Aranjuez de Rodrigo », note Alexander Shelley.

Cette composition de 21 minutes s’articule en trois mouvements qui peuvent être enchaînés avec ou sans pauses, à la discrétion du chef d’orchestre. Quand on lui demande si son concerto offre quelques similitudes de style avec ses plus célèbres musiques de film, Howard Shore répond : « Non, mais j’y ai glissé quelques surprises, comme une allusion au Concierto de Aranjuez de Rodrigo, chéri par tant de mélomanes. »

À l’exemple des Wolfgang Korngold, Bernard Herrmann et Miklós Rózsa de jadis, Howard Shore compose aussi bien des œuvres de concert que de la musique de film. Les effets délectables et subtils qu’il obtient des percussions peuvent évoquer le regretté compositeur japonais Tōru Takemitsu, qui a également navigué avec succès, tout au long de sa carrière, entre les salles de concert et le grand écran.

Le film The Song of Names, réalisé par François Girard avec la musique de M. Shore et la participation du violoniste virtuose Ray Chen, prendra l’affiche cet automne.

* Commande du CNA, création mondiale le 1er mai 2019

— Traduit d’après Howard Shore

Brahms

Symphonie no 1 en do mineur, op. 68

Hambourg, 7 mai 1833
Vienne, 3 avril 1897

Pour Johannes Brahms, la symphonie représentait le summum de la musique orchestrale. L’ombre projetée sur tout le XIXe siècle par les symphonies de Beethoven était si imposante que Brahms mit 20 ans à composer sa première œuvre du genre. Aucun autre compositeur de premier plan n’a attendu si longtemps avant de livrer sa première symphonie. À l’âge de 43 ans, Brahms produisit enfin sa symphonie en do mineur. Au même âge, Beethoven avait écrit huit des neuf symphonies qu’il allait léguer à la postérité; Schumann avait achevé ses quatre symphonies; Mendelssohn, Schubert et Mozart étaient déjà dans leur tombe; et Haydn en était à une soixantaine d’œuvres symphoniques, à peu de choses près. En revanche, on peut difficilement imaginer un autre compositeur dont la première symphonie égale en perfection celle de Brahms – à part, peut-être, Schumann, Mahler et Sibelius, mais il est permis d’en douter. À la suite de la première exécution viennoise de l’œuvre, le critique musical Eduard Hanslick écrivit : « Rarement, sinon jamais, le monde musical n’aura attendu la première symphonie d’un compositeur avec autant d’impatience. »

La méthode de composition de Brahms, prudente, humble et fortement critique d’elle-même, est bien connue, mais faut-il 20 ans pour mettre au monde une seule symphonie? C’est en 1853, à 20 ans, que le compositeur tenta pour la première fois d’écrire une œuvre du genre; le résultat prit bientôt place dans le Concerto pour piano no 1 en ré mineur. À peu près au même moment, Brahms réalisa des esquisses pour un autre mouvement symphonique qui devinrent, ultimement en 1862, le premier mouvement de la symphonie, marqué Allegro. Les années passèrent. Encouragé, peut-être, par le succès de ses Variations sur un thème de Haydn en 1874, le compositeur écrivit les autres mouvements de la symphonie et ajouta la lente introduction à l’allegro d’ouverture.   

Il continua à réviser l’œuvre jusqu’au moment même de sa création. Les mouvements intérieurs, par exemple, furent écourtés pour contrebalancer la longueur et l’ampleur des mouvements extérieurs. Pour la première mondiale, le 4 novembre 1876, Brahms opta délibérément pour un cadre modeste : « une petite ville pourvue d’un bon ami, d’un bon chef d’orchestre et d’un bon orchestre ». La « petite ville » était Karlsruhe; le « bon ami et chef d’orchestre » était Otto Dessoff, qui avait dirigé l’Orchestre philharmonique de Vienne de 1860 à 1875. Cette création, de même que les exécutions subséquentes dirigées par Brahms lui-même, obtinrent un succès modéré, mais la symphonie traversa ensuite un long purgatoire, jusqu’au cœur du XXe siècle, avant d’être appréciée à sa juste valeur par le public. Elle était considérée trop dense, indigeste, dissonante, ingrate pour les oreilles, généralement trop ampoulée, dépourvue de mélodie et truffée à l’excès de contrepoints. Mais l’œuvre a aussi eu ses défenseurs, tel le chef d’orchestre Hans von Bülow, qui la surnomma « la Dixième » (référence manifeste à Beethoven) et qui inventa, croit-on, l’expression « les trois B de la musique » (Bach, Beethoven et Brahms). 

Le chemin long et ardu qu’a dû suivre cette œuvre pour atteindre au succès fait écho, d’une certaine manière, à sa construction même, depuis son ouverture tumultueuse jusqu’à sa conclusion triomphale. La majesté des premières mesures de l’introduction lente (c’est la seule symphonie de Brahms qui commence de cette façon) annonce une œuvre d’une ampleur, d’une puissance et d’une portée considérables. Deux lignes simultanées (l’une, ascendante, pour violons et violoncelles et l’autre, descendante, pour bois, cors et altos) se dessinent au-dessus d’un grondement de timbales et de contrebasses en un élan qui semble presque déchirer le tissu musical. Bien que son exécution dure près de 15 minutes, ce mouvement est extrêmement concentré; tout le matériau thématique de l’allegro – y compris celui des transitions – émane de celui de l’introduction lente, comme si ce passage avait fourni au mouvement tout entier ses blocs de construction organiques.

« La passion démoniaque, la violente énergie, le farouche défi et l’austère grandeur » que décèle Walter Niemann dans le premier mouvement cèdent le pas, dans celui qui le suit, à une atmosphère de calme résignation qui n’en reste pas moins empreinte de noblesse. On trouve ici quelques-uns des plus exquis passages solos de Brahms, y compris une mélodie douce et lyrique confiée au hautbois qui, un peu plus loin, élabore une sorte de complainte, et, vers la fin du mouvement, un thème exécuté à la fois par le hautbois, le cor et le violon dans trois registres différents.

Le troisième mouvement est un allegretto gracieux et sentimental, en lieu et place du robuste scherzo que Beethoven n’eût pas manqué d’écrire à cet endroit. D’un caractère intime et apaisé, il déploie des couleurs orchestrales douces et claires – une pause fort bienvenue avant la tempête d’émotions qui va déferler dans le finale. 

Le quatrième mouvement, comme le premier, s’ouvre sur une lente introduction qui porte en germe tout le matériau thématique à venir. Plus ample encore que le premier, ce mouvement constitue assurément le point culminant de toute la symphonie. La juxtaposition abrupte d’atmosphères contrastées (faisant écho à l’introduction du finale de la Symphonie no 9 de Beethoven) se dissipe pour faire place à un thème solennel en do majeur au cor solo, suivi d’un choral confié aux trombones (lesquels étaient restés muets depuis le début de la symphonie). Le thème noble de l’allegro, apparenté à une marche, a souvent été comparé à celui de « l’Ode à la joie ». Le retour du choral des trombones, maintenant entonné par l’orchestre entier, marque le point culminant du drame épique qui suit. La Symphonie no 1 s’achève avec une majestueuse grandeur, alors que la tonalité radieuse de do majeur triomphe de la tonalité tragique de do mineur.

— Traduit d’après Robert Markow


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