Bronfman joue Beethoven

C’est pour moi un immense plaisir de faire découvrir des musiques fortes et originales au fabuleux Orchestre du CNA et à l’aimable public d’Ottawa cette semaine, celles du grand maître estonien Arvo Pärt – que j’ai l’honneur de très bien connaître – et de Ralph Vaughan Williams. Le défi particulier que pose l’interprétation de ces œuvres de Pärt et de Vaughan Williams est la nécessité d’apporter le plus grand soin aux nombreux détails qui peuvent paraître simples et banals sur papier, mais qui se révèlent indispensables pour rendre la musique compréhensible sans en trahir les intentions. Ces détails portent essentiellement sur l’atmosphère et le son.

Je suis également ravi d’avoir le privilège de travailler à nouveau avec M. Bronfman, dans l’un des plus remarquables concertos pour piano jamais écrits.


Arvo Pärt

Trisagion

Paide, Estonie, 11 septembre 1935
Vit maintenant à Berlin

Estonien de naissance, Arvo Pärt est l’un des représentants les plus en vue d’un nouveau style musical qui privilégie la simplicité du matériau, l’harmonie diatonique pure, les climats austères, une impression d’intemporalité et une intensité envoûtante. Il a reçu son éducation musicale à Tallinn, où il a vécu jusqu’en 1980. Quand il a obtenu l’autorisation d’émigrer, sa destination initiale était Israël, mais au cours d’une escale à Vienne, il a plutôt décidé de s’établir à Berlin.

Pour un compositeur qui, il n’y a pas si longtemps, était presque inconnu hors de l’Europe de l’Est, l’ascension de Pärt vers la gloire a été renversante. Sa musique a été interprétée par bon nombre des plus prestigieux solistes et ensembles du monde, plus d’une trentaine d’enregistrements de ses compositions sont disponibles sur le marché, et son nom est aujourd’hui régulièrement cité avec ceux de John Adams, Henryk Górecki et John Tavener, parmi les compositeurs vivants qui attirent l’attention de la planète musicale pour l’originalité et la nouveauté de leur musique. Le chef d’orchestre Paul Hillier, fervent défenseur de l’œuvre de Pärt, résume son importance comme suit : « La musique d’Arvo Pärt accueille le silence et la mort, et réitère, par le fait même, la vérité fondamentale de la vie, dont elle reconnaît avec compassion la fragilité, et dont elle observe et célèbre la beauté sacrée. Il […] crée une musique intense, envoûtante, en dehors du monde, qui nous invite à une paix et une joie intérieure ineffables. »

Trisagion a été composée en 1994 et créée le 18 juillet de la même année à Ilomantsi, en Finlande (à environ 800 kilomètres au nord-est d’Helsinki, à la frontière avec la Russie), par l’Ensemble 21, dirigé par Lygia O’Riordan. D’une durée d’environ 12 minutes, cette œuvre a été écrite à l’occasion du 500e anniversaire de la fondation de la paroisse du prophète Élie à Ilomantsi. Le trisagion, qui signifie « trois fois saint » en grec ancien, est une série de trois invocations fréquemment utilisée dans la liturgie byzantine par l’Église orthodoxe; son pendant dans le rite catholique romain est le sanctus. Peu peuplée (5 500 habitants en 2014), Ilomantsi possède incidemment la plus importante minorité orthodoxe (17,4 % de la population) de toutes les municipalités finlandaises, et la plus vaste église orthodoxe en bois de Finlande. 

Trisagion est une composition profondément contemplative, spirituelle, ancrée dans la sérénité, comme presque toute la musique de Pärt. S’élevant rarement au-dessus de piano, la musique est construite à partir d’un matériau harmonique simple qui progresse par séquences courtes ponctuées de nombreux silences. Kimmo Korhonen compare la musique de Pärt à « un monastère sonore au cœur d’un monde musical frénétique et conflictuel. »

Traduit d’après Robert Markow

Beethoven

Concerto pour piano no 4 en sol majeur, opus 58

Bonn, 16 décembre 1770
Vienne, 26 mars 1827

De nos jours, beaucoup d’amateurs de concerts se montrent très prudents vis-à-vis de la musique de leur époque. Imaginons un instant dans quelles circonstances fut présenté pour la première fois le Concerto pour piano no 4 de Beethoven : il faisait partie d’un ensemble de sept (!) œuvres d’un seul compositeur, toutes interprétées en première pour le public viennois. Quatre d’entre elles étaient d’une longueur impor-tante. Ce concert-marathon d’une durée de quatre heures, avec un seul entracte, eut lieu le 22 décembre 1808 au Theater an der Wien. Comme il gelait à pierre fendre ce soir-là, la salle de concert non chauffée ne devait pas être très confortable, c’est le moins qu’on puisse dire! De plus, la musique de Beethoven était généralement considérée comme progressiste et aussi difficile à interpréter qu’à apprécier. Quelle soirée en perspective pour les spectateurs!

Ce concerto comprend de nombreux éléments audacieux, innovateurs et radicaux. Le plus célèbre et le plus évident est sans doute l’introduction inusitée confiée au soliste. L’orchestre répond au piano dans une tonalité harmoniquement éloignée (autre surprise) et propose, puis développe d’autres thèmes. Le soliste revient dans un passage qui pourrait presque passer pour une cadence, avant de tisser avec l’orchestre un entrelacs serré de thèmes, de motifs et de figures rythmiques.

Le mouvement lent est plus saisissant et plus innovateur que le premier, si cela est possible. En un peu plus de cinq minutes (c’est l’un des mouvements lents les plus brefs de tous les concertos les plus connus) se déroule l’un des dialogues musicaux les plus frappants nés de la plume d’un compositeur. Au départ, on entend deux expressions musicales totalement différentes : l’orchestre (les cordes uniquement) jouant en octaves à l’unisson une musique impérieuse, affirmative, rageuse, puissante et anguleuse; et le piano solo interprétant une musique pleinement harmonisée, humble, douce, legato. Au fil du mouvement, l’orchestre se calme peu à peu et adopte progressivement l’humeur du soliste. La critique a vu dans ce remarquable phénomène musical tour à tour apprivoisement, séduction, persuasion, conquête et apaisement. 

Le rondo final s’installe doucement, sans pause, apportant une dose bienvenue d’esprit, de charme et de légèreté, après la tension dramatique et sombre du mouvement lent. Les trompettes et les timbales font pour la première fois leur apparition. À l’instar du premier mouvement, le finale est rempli de touches délicates, telles un motif rythmique et un passage solo sonore pour la section divisée des altos. Une coda brillante et pleine d’entrain mène le concerto à sa conclusion.

Traduit d’après Robert Markow

Vaughan Williams

Symphonie no 5 en ré majeur

Down Ampney, Gloucestershire, 12 octobre 1872
Londres, 26 août 1958

« Sa musique est empreinte de ce qu’on ne peut qualifier que de grandeur d’âme […] le couronnement du travail de toute une vie d’un homme remarquable et bon. » Ces mots de l’écrivain anglais Wilfrid Mellers résument bien ce que de nombreux auditeurs ont pu ressentir en écoutant la Symphonie no 5 de Vaughan Williams alors que l’œuvre était encore toute nouvelle, au début des années 1940. Le compositeur avait largement franchi le cap des 70 ans; il était, de longue date, l’un des plus éminents compositeurs d’Angleterre, et il émane de la musique de cette symphonie, en effet, un parfum d’adieu. Vaughan Williams allait toutefois vivre encore de nombreuses années, ne rendant son dernier soupir que peu avant son 86e anniversaire, non sans avoir produit quatre autres symphonies – ce qui le range, aux côtés de compositeurs aussi illustres que Beethoven, Schubert, Spohr, Bruckner et Dvořák, au rang mythique des auteurs de neuf symphonies.

Lorsque la Symphonie no 4 de Vaughan Williams a vu le jour en 1935, son âpreté et sa violence ont été perçues comme une vision prophétique de la guerre à venir. De même, la sereine beauté et le doux éclat de la Cinquième, qui fut créée aux heures les plus sombres de la Deuxième Guerre mondiale (le 24 juin 1943), ont été interprétés comme la préfiguration d’une ère nouvelle où la paix et la joie allaient régner à nouveau sur le monde. Cependant, les faits contredisent cette thèse : Williams a commencé à écrire sa Symphonie no 5 en 1938, avant le début de la guerre, et y a même intégré des idées musicales datant d’aussi loin que 1906 (The Pilgrim’s Progress).

L’œuvre a été créée sous la baguette du compositeur lui-même dans le cadre d’un concert-promenade à Londres. Les réactions, tant de la critique que de l’auditoire, ont été des plus favorables. Des orchestres de toute l’Angleterre n’ont pas tardé à l’inscrire à leur répertoire, et la première américaine a été donnée l’année suivante par l’Orchestre philharmonique de New York dirigé par Artur Rodziński. Le critique du Christian Science Monitor prévenait ses lecteurs que cette musique risquait de « heurter les jeunes oreilles accoutumées aux rudes dissonances ». On l’a surnommée la « Symphonie de la Cité céleste » (Michael Kennedy) et on y a vu un « message de divin réconfort » (Simona Parkenham).  

La Symphonie no 5 s’ouvre sur une ambiance de grande sérénité, néanmoins portée par une subtile impression de mouvement découlant de la délicate oscillation entre les tonalités de do majeur et de ré majeur. Les violoncelles et les contrebasses émettent une pédale grave en do, sur laquelle retentit faiblement l’appel des cors en ré majeur, suivi d’un court motif exposé par les violons en do majeur. À partir de ces simples fragments de ciment musical, Williams construit tout un mouvement, un trait typiquement sibélien, qui justifie la dédicace, « avec mon admiration la plus sincère à Jean Sibelius, dont l’exemple remarquable mérite d’être suivi ». 

Le doux appel du cor et le motif nostalgique des violons gagnent constamment en ampleur, étendus et développés, souvent simultanément, dès les instants qui suivent leur exposition initiale. On y trouve suffisamment d’éléments caractéristiques de la forme sonate allegro pour en justifier l’appellation, quoique ce mouvement porte moins, en fait, sur l’opposition et la résolution des tonalités que sur l’expansion et la contraction d’un climat particulier.

Le scherzo est tout en changements brusques, distillant une musique sombre et énigmatique, parsemée d’étranges lueurs. « Cela ressemble à la musique d’un ballet pour lutins, gobelins et autres créatures fantastiques », écrit Michael Kennedy. Le scherzo est le plus court des quatre mouvements de la symphonie, bien qu’il soit composé de pas moins de six thèmes ou motifs qui filent à une vitesse renversante (semblable à celle du moteur Ariel, d’après Kennedy).

Le mouvement lent est appelé Romanza, mais la romance, que ce soit dans son acception sentimentale ou littéraire, apparaît très éloignée de l’esprit de cette musique, si fortement imprégnée de résignation, de contemplation et de ferveur religieuse. Le thème solennel et ravissant, initialement exposé par le cor anglais, réapparaît périodiquement tout au long du mouvement (repris par les cordes, le cor, la trompette et à nouveau le cor, joué cette fois en sourdine), intégré à une riche tapisserie de thèmes complémentaires. L’épisode central du mouvement marque une certaine agitation alors qu’un cri d’angoisse est émis par les bois. Une fois le calme rétabli, les différentes idées thématiques reviennent en ordre inversé, alors que le mouvement s’achève dans une calme méditation.

Le finale est une passacaille, un motif de basse inlassablement répété que viennent embellir d’autres voix, en le variant ou en y superposant de nouveaux thèmes. Bien que Williams prenne des libertés par rapport à la forme (à l’exemple de Brahms dans le finale de sa Symphonie no 4), le mouvement, comme l’écrit Scott Goddard, « est conçu selon un vaste plan qui embrasse de larges étendues pour ce qui est du souffle, de la profondeur et de la hauteur ». De nombreux auditeurs assimilent l’expérience à un long voyage. L’impression de rentrer chez soi est renforcée par le retour de l’appel du cor qui ouvrait la symphonie, maintenant émis fortissimo par l’orchestre entier. À partir de ce point culminant, la tension se relâche et la symphonie s’évanouit lentement jusqu’aux confins de l’audible, nous transportant dans un univers de sérénité radieuse et de paisible introspection.

Le critique Frank Howes a capté l’essence de cette œuvre dans ces lignes : « La Symphonie no 5, écrite dans le fracas des guerres, évoque l’essence même de la paix. La paix qu’elle dépeint est de celles qu’aucune plume ne saurait décrire, mais dont on peut dire, à défaut d’une meilleure définition, qu’elle dépasse l’entendement. C’est la tentative la plus réussie, depuis Beethoven, d’utiliser la musique pour percer le mystère de l’existence. »

Traduit d’après Robert Markow

ARVO PÄRT, Trisagion
Il s’agit de la première fois que l’Orchestre du CNA interprète Trisagion d’Arvo Pärt.

BEETHOVEN, Concerto pour piano no 4
Mario Bernardi dirigeait l’Orchestre du CNA lors de sa première prestation du Concerto pour piano no 4 de Beethoven en 1970, avec Claude Frank comme soliste. La plus récente interprétation de cette œuvre par l’Orchestre été offerte en 2016 avec Rudolf Buchbinder au piano et Alexander Shelley au pupitre. Au nombre des solistes qui  se sont joints à l’ensemble pour présenter ce concerto au fil des ans figurent Radu Lupu, André Watts, Anton Kuerti, Garrick Ohlsson et Angela Hewitt.

VAUGHAN WILLIAMS, Symphonie no 5 
C’est la deuxième fois que l’Orchestre du CNA exécute la Symphonie no 5 de Vaughan Williams; la première prestation, quant à elle, a eu lieu sous la direction de Victor Feldbrill en 1972.


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