Hamlet_director’s cut


Mot des concepteurs

Nous vous accueillons ici pour que vous soyez témoins de l’existence d’Hamlet, un homme qui tente de faire face à la tragédie de sa propre vie. Hamlet est ici seul devant lui-même, au milieu des êtres qui l’habitent, au centre des images qui le constituent.

C’est avec un peu de naïveté mêlée à une envie d’aventure que nous avons voulu reprendre ce classique des classiques et tenter de le réentendre, avec ce que l’on connaît du monde aujourd’hui et avec ce que l’on ignore de nous-mêmes.

Longue vie aux arts vivants…

Bon spectacle !

Marc Beaupré et François Blouin

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Marc Beaupré, acteur et metteur en scène, et François Blouin, réalisateur et scénographe, ont fondé la compagnie Terre des Hommes. Ils ont collaboré ensemble à quatre spectacles hybrides inspirés de grands textes du répertoire théâtral. Outre Hamlet_director’s cut, ils ont créé Caligula_remix, œuvre mi-chorale, mi-théâtrale, librement adaptée de Caligula d’Albert Camus, puis Dom Juan_uncensored, d’après Molière, retransmis en direct sur Twitter, et enfin, L’Iliade, un spectacle résolument moderne où la parole d’Homère est transportée par la musique et le rythme.

Extrait

Fantôme
Un meurtre monstrueux, comme ils le sont tous, mais celui-ci figure parmi les pires ; un meurtre vil, immonde et contre-nature.

On raconte qu’un serpent m’a piqué alors que j’étais endormi dans mon verger. Ainsi à tout le Danemark a-t-on menti à propos de ma mort. Mais apprends ici que le serpent qui a piqué ton père porte maintenant sa couronne.

Hamlet
Mon oncle !?

Fantôme
Oui, ce rapace incestueux et adultère a réussi avec sa ruse ensorcelée, avec sa verve et ses petits cadeaux perfides – Ô comme je les maudis, les belles paroles et les présents qui ont un tel pouvoir de séduire –, oui, il a su gagner à sa cause obscène ma reine, la plus vertueuse des femmes en apparence.

Ô Hamlet, quelle chute !

Hamlet de Shakespeare, traduit par Jean Marc Dalpé, Prise de parole, 2012

Hamlet, metteur en scène

Fol entretien avec le tandem Marc Beaupré et François Blouin

par Josianne Desloges

Commencer à l’envers, par la critique1.
Soir de première d’Hamlet_director’s cut, Carrefour international de théâtre, 1er juin 2018.
Hamlet bouge
Puis mime son Père
Sa Mère
Son Oncle2

L’élagage radical s’avère une brillante synthèse. L’esprit d’Hamlet prend corps, enveloppé par ses chimères et ses doutes. Marc Beaupré est seul en scène et fait vivre tous les personnages. Il reprend leurs drames à son compte, le récit devient schizophrénique.

Chaque mouvement de l’acteur fait apparaître un corps lumineux sur un écran invisible. La chorégraphie est reprise encore et encore, comme un mantra, un rituel, une incantation pour ne pas oublier, une énigme à percer. Les gestes et les pensées se morcèlent, s’accumulent, mais le corps dansant et les particules de lumière entourent la tragédie d’une étrange douceur.

La cour intérieure du 222, bar-resto-boutique branché du quartier Saint-Roch.
Autour d’une table, au fond, Marc Beaupré, François Blouin, moi.
Organisons un duel amical entre Hamlet et Laertes.
Quand Hamlet aura soif – il faut faire en sorte que le
combat soit violent à l’extrême –, il demandera
à boire, et on lui servira une coupe que je lui aurai
préparée ; il suffira d’une gorgée…

Le duel n’aura pas lieu. Ni entre critique et créateurs, ni entre créateurs amis depuis longtemps, habitués d’affûter leurs idées, de les éprouver, de se tirer la pipe. Ce sera plutôt une conversation animée, avec des digressions, des références philosophiques et psychanalytiques, et le récit, pluriel, d’une création où les mots, le geste et l’image s’arriment et ne se lâchent pas.

FRANÇOIS (dans l’enregistreuse) : « Alors pour le bénéfice de l’entrevue, sur la table, il y a une pinte d’IPA du Nord-Ouest, un Pisco Sour et un Gin tonic. »

Lazzi bouffon, où Marc et François singent un potentiel futur état d’ébriété (qui, lui non plus, n’aura pas lieu).

Aparté animalier. Le coq, le chien, le corbeau.

FRANÇOIS : « L’acteur n’est pas esclave du spectacle, les images dépendent de lui. »

Mais si ?

Si le coq chante, c’est que la capture de mouvement ne fonctionne pas. L’acteur doit meubler et croiser les doigts pour que tout revienne rapidement à la normale.

Si le chien jappe, c’est que l’équipe technique envoie la copie de sûreté, l’acteur doit alors suivre les images plutôt que l’inverse, il n’est plus le maître du jeu.

Si le corbeau crie. L’acteur est seul. Vraiment seul. (Ça n’a jamais eu lieu. Mais la seule pensée qu’il soit possible que cela arrive est terrifiante.)
 

L’allégorie de la caverne

Que voit l’acteur, sur scène, entouré des calques de lui-même ?

MARC : « La même chose que vous, en négatif, sans l’arrière-fond. Après trente minutes, c’est aliénant, parce que tu es comme dans un cube noir. Soit tu vois le plancher, soit tu vois des sources de lumière ou des images. Tu perds le contact avec le réel. »

Toutes les images créées par les mouvements sont graduellement retransmises en fond de scène. Et s’accumulent, s’accumulent, comme pour former le subconscient d’Hamlet.

MARC : « C’est l’allégorie de la caverne à l’envers. Pour Platon, c’est une incarnation de l’ignorance, pour Hamlet, ce sont les limites de la connaissance, les limites de sa réflexion. »

Il raconte, encore, il refait les mêmes gestes, encore.

FRANÇOIS : « Hamlet plonge dans sa propre caverne. Et là, on s’amuse avec Œdipe. On entre dans les grands schèmes freudiens. »

MARC : « On imaginait aussi qu’Hamlet réinvente sa rencontre avec le spectre, le messager du père. J’ai fait souvent des lapsus, à force d’enchaîner, mon oncle, ma mère, mon père. »

À cause d’un problème technique, il a fait la générale au Carrefour de théâtre sans les effets sonores. François lance, à la blague, que Hamlet devrait faire tous les effets sonores. Le vent, le coq, etc.

« On l’a essayé. Ça en fait une sorte de clown fou », illustre François.

Aparté. François a toujours fait du clown.

« Du terrorisme esthétique », dit Marc. Surtout dans les rencontres très sérieuses, avec de gros bonnets de la pub.

François lit, aussi. Entre autres, L’enquête sur Hamlet de Pierre Bayard.

FRANÇOIS : « En gros, Bayard dit que c’est Hamlet qui a tué son père, et non pas son oncle, et il en fait la preuve. »

Près de notre table sur la terrasse du 222, une porte s’ouvre, une plante tombe.

Lazzi bouffon, où Marc et François font mine de rabrouer le maladroit malotru et de lui donner une leçon.

L’ultime combat d’Hamlet est contre lui-même. 

C’est comme dans Fight Club.

La dernière didascalie indique : 

Hamlet regarde Hamlet mourir plusieurs fois.
 

Les doutes fertiles

MARC : « Au début, je voyais Hamlet en réalisateur, qui disait toujours “Cut !”, pour constamment changer d’angle, réinventer le point de vue, en utilisant le langage cinémato-graphique. »

François propose un solo. (Qui aura lieu.)

François propose une capture de mouvement. (Qui aura lieu.)

Hamlet devient le narrateur de sa propre histoire. Les doutes, plutôt que d’être sclérosants, deviennent action. La réflexion devient une source d’action, sa pensée est en mouvement.

Le geste chorégraphié devient presque de la danse, un art martial.

Hamlet, lui, devient un metteur en scène.

Ça tombe bien, on est au théâtre.

Marc consulte le texte original de la Royal Shakespeare Company.

Il y a cette pantomime au début, où l’on résume l’histoire, et que les traducteurs et les metteurs en scène coupent toujours.

Ils décident d’en faire leur point de départ. 

MARC : « C’est devenu du mime. »

FRANÇOIS : « Un corps, seul, en mouvement, sur une scène, ça me touche. Pour moi, les moments les plus forts du spectacle sont les moments où il n’y a plus d’images, Marc est seul, habillé en noir ; pour moi, le vrai théâtre est là. »
 

Le quatrième mur

MARC : « François n’a pas fait d’école de théâtre, il a fait du cinéma, du clown, de la pub. Il y a un tulle entre moi et le public. Entre le théâtre et le cinéma, une des différences est l’écran, et je me retrouve derrière un quatrième mur. Il y a une arrogance là-dedans. Dans un processus normal, je crois qu’il n’y a pas un scénographe qui aurait mis un tulle entre le public et moi tout au long du spectacle. »
 

La rencontre

Joliette, 3e secondaire, une période libre. 

MARC, avec un sourire en coin : « Le premier souvenir que j’ai de François est qu’on est en train de jouer aux échecs et qu’il est en train de perdre. Il n’aime pas ça, donc il se met à niaiser et à faire le clown, à avancer tous ses pions en même temps, en chantant. »

FRANÇOIS, un brin boudeur : « Moi, je me rappelle que j’étais tanné de jouer. »

Marc entre à l’école de théâtre et François, à l’école de cinéma.

MARC : « On a écrit un scénario ensemble. »

FRANÇOIS : « Ça s’appelait Elle, mais ça a jamais été financé. »

MARC : « Je crois que c’était trop proche de moi. Je voulais trop régler des choses. Je vivais une ostie de grosse peine d’amour à l’époque. »

Aparté. FRANÇOIS : « C’est vraiment chien ce qu’Hamlet fait subir à Ophélie. »

MARC, défendant Hamlet : « Heille, come on, son père vient de mourir ! »
 

Le costume

MARC : « On voulait aller au costumier de Radio-Canada… »

FRANÇOIS : « J’ai toujours haï cette idée-là. »

MARC : « Non, attends, on recommence. On allait au costumier… »

FRANÇOIS : « Marc s’habillait en médiéval. »

MARC : « On se disait que si tout était abstrait autour d’Hamlet, lui pourrait avoir un costume danois du XIVe siècle. »

FRANÇOIS : « Une très, très mauvaise idée. Hamlet qui voyage dans le temps pour nous raconter son histoire ne comprendrait pas les projections. Il capoterait. Mais ça nous a permis de trouver le costume final. »

MARC : « Un pantalon de matelot thaïlandais. »

FRANÇOIS : « Tu vois, Marc a vraiment le don de présenter les choses. Il serait parfait dans un pitch pour une pub. »
 

Épilogue

Parfois, certaines entrevues commandent de peser sur play, de lancer une question, de guider très légèrement les interlocuteurs, mais surtout de les laisser parler. Lorsque les deux lurons se connaissent et se relancent comme Marc Beaupré et François Blouin, c’est un jeu d’enfant, un spectacle vivant. Marc a fini son gin tonic pour aller à un rendez-vous. François a terminé sa pinte et jonglait avec l’idée d’aller au spa. J’avais depuis longtemps eu le temps de terminer mon Pisco Sour. Dans la bousculade d’idées sérieuses et vastes, leur belle folie clownesque amenait des bouffées d’air frais. Comme chez Shakespeare. 

Ce texte a d’abord paru dans le Cahier Treize du Théâtre français (automne 2018).


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