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Les rôles des femmes métisses dans les résistances

par Joanna Seraphim

Lorsque le sujet des résistances métisses est abordé, le débat a tendance à se focaliser sur les batailles et les accomplissements du gouvernement provisoire. En revanche, les rôles des femmes métisses sont rarement présentés. Or, les Métisses étaient quand même touchées par ces conflits et constituaient une force active de soutien dans ces événements.

Où sont les femmes durant la résistance de la rivière Rouge ?

La résistance de la rivière Rouge débute en 1869. Durant cette période, les femmes encouragent leur mari et leurs fils à défendre leurs terres et leurs droits. Pourtant, pendant que ces derniers sont sur le champ de bataille, les Métisses demeurent seules à la maison, rongées par l’inquiétude. Elles sont non seulement chargées de s’occuper de la maisonnée, de subvenir aux besoins de leurs enfants, mais aussi de ravitailler le camp. Le bois de chauffage et la nourriture sont fournis en premier aux hommes qui sont au combat. De plus, les femmes leur confectionnent des mocassins.

Le 25 avril 1870, la colonie de la rivière Rouge entre dans la Confédération canadienne en tant que province du Manitoba. Le gouvernement fédéral envoie une troupe pour s’assurer que les Métis obéissent à l’autorité fédérale. Nombre de ces soldats se vengent des événements récents en persécutant les Métis. Certains soldats pénètrent dans les maisons durant l’absence du mari et menacent les épouses pour les forcer à révéler les agissements de leur conjoint. Ainsi, des hommes s’introduisent de force chez la mère de Louis Riel, pour l’insulter elle et ses enfants, tout en les tenant en joue avec leur revolver.

Que font les femmes durant la résistance du Nord-Ouest ?

À la suite de la montée des discriminations, de nombreux Métis quittent le Manitoba et s’installent au nord des États-Unis ou à l’ouest du Manitoba. Toutefois, les conflits territoriaux entre les Métis et le gouvernement fédéral recommencent. La résistance du Nord-Ouest s’intensifie le 19 mars 1885 à Batoche, avec la création du gouvernement provisoire de la Saskatchewan, présidé par Louis Riel. Une armée est organisée et dirigée par Gabriel Dumont. Une minorité de Métisses expriment leurs opinions concernant la résistance devant les hommes. Mme Josephte Lépine (née Lavallée) proclame devant son conjoint et les autres dirigeants : « Vous entreprenez des affaires trop gros que vous ne comprenez pas. » Cependant, quand la résistance débute pour de bon, les femmes soutiennent leur mari et leurs fils. Mme Marie-Anne Parenteau (Caron) déclare : « Si la police vient, je les épare, moi. Je vais les traiter comme on fait des buffalos de la prairie. »

Les femmes vivent dans un camp avec les personnes âgées et les enfants. Dans ce camp, les familles partagent la nourriture entre voisins et s’occupent des personnes âgées et des enfants. La conjointe de Gabriel Dumont, Madeleine Dumont (née Wilkie), et l’aînée Marie Letendre (née Hallet) cuisinent aussi pour le gouvernement provisoire et prennent soin des blessés et des malades. Lorsque Michel Desjarlais est blessé, c’est Marie Letendre et Madeleine Dumont qui tentent de le soigner. Malheureusement, elles découvrent qu’un morceau de crâne du blessé est tombé. À la suite de cette blessure, il meurt rapidement. Durant le conflit armé, Madeleine aide également les blessés à fuir le champ de bataille.

L’approvisionnement ne se limite pas à la nourriture : les femmes fournissent aussi les hommes en balles. Elles font fondre le métal de la doublure des boîtes de thé, des théières et le plomb qui entoure les produits de la Compagnie de la Baie d’Hudson dans des moules. Si les balles sont trop grandes, elles grattent le surplus avec des couteaux. En plus de la production de balles, les Métisses doivent collecter les vieilles balles pour les réutiliser.

Au cours de la bataille de Batoche, les soldats pillent et démolissent les maisons des Métis. Certains vont même jusqu’à voler le jonc de mariage de Mme Blanche (Ross) Henry. À la suite de ces pillages et destructions, de nombreuses familles ont tout perdu et doivent recommencer de zéro.

Après la résistance du Nord-Ouest, que deviennent les femmes ?

Entre le 9 et le 12 mai, l’armée canadienne vainc les Métis dans la bataille de Batoche. Toutes les personnes soupçonnées d’avoir participé à la rébellion sont arrêtées. Gabriel Dumont est contraint de s’exiler dans le Montana. Louis Riel se rend et est condamné à être pendu. La pauvreté, le froid, la faim, le désespoir et la peur rendent les femmes plus fragiles et donc plus enclines à succomber à la maladie comme la grippe et la tuberculose ou à faire de fausses couches. Par exemple, lorsque Madeleine (Wilkie) Dumont décide de rejoindre Gabriel Dumont aux États-Unis, elle arrive à destination en mauvaise santé. Elle est emportée par la maladie quelques semaines plus tard. L’épouse de Louis Riel, Marguerite Monet, subit un sort similaire. Au cours des événements de Batoche, Marguerite est enceinte de son troisième enfant et a la tuberculose. La sœur de Louis Riel, Henriette, envoie une lettre à son frère : « Marguerite est maigre et changée. Il paraît qu’elle a craché le sang durant trois jours à Batoche. » Leur troisième enfant meurt deux heures après sa naissance. Peu de temps après, Marguerite meurt des conséquences de la malnutrition, de la tuberculose… et de chagrin.

Les femmes dont le mari est mort ou en prison durant le conflit doivent trouver un moyen de subvenir aux besoins de leur famille. Certaines, comme Judith Parenteau, la veuve d’Isidore Dumont (le frère aîné de Gabriel Dumont) et Catherine Delorme, la conjointe de Donald Ross, demandent de l’aide alimentaire du gouvernement pour nourrir leurs enfants. Certaines tentent de recevoir des compensations après la bataille de 1885 pour la perte de leur propriété personnelle en argumentant que leurs possessions (bétail, meubles, trousseau de mariage) ont été détruites. Leurs requêtes sont rejetées, car à l’époque, la propriété d’une femme est celle de son mari. D’autres retournent vivre chez leurs parents ou se remarient. Quelques-unes trouvent du travail en tant que domestiques. Josepthe Gervais, la veuve de Calixte Tourond, réussit à devenir institutrice. Certaines arrivent à s’occuper de leur ferme sans l’aide d’un conjoint, et parfois avec l’aide de leurs enfants. Ainsi, Mme Josephte Tourond a la possibilité de garder sa ferme grâce à ses enfants, qui participent aux travaux de ferme et à l’élevage du bétail. Marguerite Caron et Marie Champagne parviennent également à survivre malgré le décès de leur mari en prenant la charge d’une ferme.

Si les femmes n’ont pas pris les armes au moment des résistances métisses, elles ont néanmoins fait preuve de bravoure et de résilience. Elles ont dû veiller seules sur leur famille. Elles ont également joué un rôle actif dans les coulisses de ces événements en fournissant les soldats en nourriture, en bois de chauffage, en mocassins et en balles. Elles ont également pris soin des blessés. À la fin de la résistance du Nord-Ouest en 1885, les familles métisses ont tout perdu. Certaines femmes ont succombé à la maladie et au chagrin. D’autres ont pris le parti de se battre pour la survie de leur famille, malgré leur statut de veuve ou d’épouses de prisonniers. Durant les deux résistances, les femmes se sont caractérisées par leur rôle de soutien affectif et logistique.

Sources :

  • Vye Bouvier, « 1885 : Women in the Resistance », New Breed, vol. 15, no 3, 1984, p. 14-18.
  • Nathalie Kermoal, « Les rôles et les souffrances des femmes métisses lors de la Résistance de 1870 et de la Rébellion de 1885 », Prairie Forum, vol. 19, no 2, automne 1993, p. 153-168.
  • Diane Payment, « “La Vie en rose” ? Métis Women at Batoche to 1920 », dans Women of the First Nations : Power, Wisdom, and Strength, édité par Christine Miller et Patricia Chuchryk, Manitoba Studies in Native History, Winnipeg, University of Manitoba Press, 1996.
  • John Weinstein, Quiet Revolution West : the Rebirth of Metis Nationalism, Calgary, Fifth House, 2007.

 

Joanna Seraphim est titulaire d’un doctorat et d’une maîtrise en anthropologie de l’École des hautes études en sciences sociales, à Paris. Elle enseigne au Département d’éducation générale et au programme de maîtrise de l’Université de Dubai. Avant de se joindre à cet établissement, elle était chargée d’enseignement à l’Université de Saint-Boniface, au Manitoba. Auparavant, elle a été boursière de recherches postdoctorales à la Chaire de recherche du Canada sur l’identité métisse. Ses articles portent sur l’application des technologies à la préservation, à la transmission et au renouveau des traditions et des langues. Elle étudie en outre les questions sociales comme le métissage, la discrimination fondée sur l’origine ethnique et le sexe ainsi que les inégalités entre les ethnies et les sexes.

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