Loin des sentiers battus

Paul Wells

Un guide pour mieux comprendre la 50e saison de l’Orchestre du CNA

« Je viens de rencontrer une dame en bas, me raconte Alexander Shelley. Elle avait peut-être 95 ans, absolument charmante. Elle m’a serré la main et m’a dit : “Je vous connais, vous.”

« J’ai répondu : “Vous m’avez peut-être déjà vu à un concert. Je suis le directeur musical de l’Orchestre.”

« Elle a dit : “Ah, vous êtes Christopher Deacon.”

« J’ai dit : “Non, Alexander Shelley.”

« Et là, elle s’est exclamée : “Oh, Alexander Shelley, oh! Je viens ici depuis des décennies. J’adore ce que vous faites avec l’Orchestre. Toute cette nouvelle musique, c’est formidable.” Je m’attendais à tout sauf ça. J’aurais mis ma main au feu qu’elle allait me vanter le festival Beethoven. Elle s’est plutôt mise à me parler de tout ce qu’elle avait vu.

« C’est énergisant d’entendre ça, mais je crois que la tâche n’aurait jamais été aussi facile si je n’avais pas eu la possibilité de me faire connaître un peu du public. »

Voilà où nous en sommes, au moment où l’Orchestre du Centre national des Arts dévoile sa saison 2019–2020. Tout le monde – le public et les artistes, nous tous et Alexander Shelley – apprend à mieux se connaître.

Les débuts sont excitants. La fin a un côté nostalgique. Le gros du travail s’accomplit entre les deux. La saison 2019–2020 sera la cinquième d’Alexander Shelley à la barre de l’Orchestre du CNA. Cinq ans déjà? Eh oui. Maintenant que nous en savons plus sur lui, et lui sur nous, il se prépare à nous entraîner dans de sérieuses explorations.

   Cette saison encore, Beethoven, Schumann et Brahms seront de la partie, mais flanqués cette fois de noms moins connus, une approche intéressante qui mérite néanmoins quelques explications. J’ai demandé à Alexander Shelley de m’en dire plus. L’entrevue a eu lieu dans son bureau, un lieu à la fois confortable et impersonnel, ce qui est normal pour un homme qui y met rarement les pieds.

« Il faut mettre les gens en confiance », dit-il en parlant de sa première moitié de décennie (je n’en reviens toujours pas) au CNA. « C’est quelque chose que j’aime beaucoup faire, parce que tout le reste devient plus facile après. Dès que le lien de confiance est établi, tu peux dire : “Je ne sais pas tout, mais voici des choses qui me passionnent et que j’aimerais vous faire découvrir.” Tu peux amorcer un dialogue. »

Certaines saisons servent à bâtir la confiance du public, d’autres s’appuient sur cette confiance. « Personne n’a besoin d’une excuse pour mettre Beethoven au programme », dit Shelley en parlant de la semaine mémorable de symphonies qui a ouvert la saison l’an dernier. « C’est comme du Shakespeare ou du Dickens : inépuisable. Mais c’est aussi une façon de constituer des réserves, disons de bonne volonté, pour explorer par la suite. La saison 2019–2020 justement... – il cherche les mots justes – sort des sentiers battus. »

Une saison hors du commun, certes, mais pas dépaysante pour autant. Un orchestre, surtout d’un tel calibre, peut faire beaucoup en une saison. Le répertoire classique est au cœur du plan d’Alexander Shelley pour 2019–2020 : le Concerto « Empereur » de Beethoven, dirigé par le grand Pinchas Zukerman avec, comme soliste, le pianiste Jonathan Biss, que le public d’Ottawa a vu grandir; la dernière symphonie de Mozart; Tchaïkovsky et Dvořák; Sibelius et Haydn; Aaron Copland et Samuel Barber; le magnifique Requiem de Verdi… L’Orchestre du CNA sait comment prendre soin des chefs-d’œuvre impérissables.

À tout cela s’ajoutent les autres passions d’Alexander Shelley.

Plusieurs œuvres de compositeurs autochtones sont au programme de la deuxième semaine de la saison, alors que le CNA en entier célébrera le lancement de la première saison du Théâtre autochtone.

Presque tous les concerts dirigés par Alexander Shelley comprennent des œuvres de femmes. Surtout contemporaines, bien sûr, mais aussi, belle surprise, des compositrices des siècles derniers. Le Concerto pour piano de Clara Schumann sera enregistré dans le cadre d’un programme à long terme qui associe les œuvres de la compositrice à celles de son mari, Robert Schumann, et de son bon ami Johannes Brahms.

Des compositions captivantes de Jocelyn Morlock (Vancouver) et Kevin Lau (Toronto), créées lors de saisons récentes, feront aussi un second tour de piste. « Quand nous avons commandé ces pièces, c’était pour les jouer régulièrement. Nous tenons à respecter nos engagements », explique Shelley.

La saison mettra aussi en valeur comme jamais les talents du remarquable Orchestre du CNA.

L’automne 2019 marquera le 50e anniversaire de l’Orchestre. La décision de célébrer cet ensemble et les brillants musiciens qui y jouent avec tant de passion année après année a été facile à prendre. « Un orchestre de ce calibre est composé de musiciens qui sont tous des solistes convaincants, explique Shelley, ce qui sera encore plus évident cette saison. »

Dans maints concertos, le soliste sera tiré directement des rangs de l’Orchestre. Les grands noms venus d’ailleurs sont toujours intéressants, mais les héros locaux ont leur propre charme. J’ai demandé à Alexander Shelley de nous en présenter quelques-uns.

Joanna G’froerer, flûte solo, est membre de l’Orchestre depuis 27 ans. « La qualité du son qu’elle produit, l’intégrité et la pureté formelle de son jeu, sont irrésistibles », dit Shelley.

La violoncelliste Rachel Mercer, embauchée en 2016, a été nommée violoncelle solo un an plus tard. Ayant surtout fait carrière comme chambriste, soliste ou membre de duos ou de trios avec de proches collaborateurs, elle brille aussi dans un contexte plus large.

« Rachel n’est pas une musicienne ni une personne très démonstrative, explique Shelley, mais ses interprétations ont une force de conviction presque inimaginable. Sans avoir à jouer du coude ou à brasser la cage, elle arrive facilement à dominer la salle, à l’illuminer. Quand elle joue, elle peut aussi bien être au premier plan que se fondre dans la section. 

« J’ai toujours adoré son jeu, mais pour apprécier ce qu’elle apporte à sa juste valeur, j’avais besoin d’évoluer un peu dans ma conception d’un chef de section. » 

Le violon solo Yosuke Kawasaki est généralement assis directement à la gauche d’Alexander Shelley. Mais il est loin de rester toujours assis. « Yosuke est une vraie boule d’énergie, dit Shelley. Sa palette de couleurs et de nuances est très riche. Il a tellement d’options différentes à offrir. Il est passé maître dans l’art de comprendre toutes les possibilités stylistiques d’une pièce. Ainsi, peu importe celle qu’il choisit, il reste toujours fidèle à la musique, et c’est ce qui le rend si bon dans son rôle. »

« Il est vraiment un des grands leaders de ce monde », dit Shelley – il faut savoir que « leader », en anglais britannique, signifie « violon solo ». « Il suffit que je dise un mot et il comprend. Il s’exécute, il expérimente. En fait, souvent, je n’ai même pas besoin de parler. Je n’ai qu’à penser et je vois qu’il a saisi mon idée au vol. »

Deux concerts en septembre visent à mettre l’ensemble de l’Orchestre en valeur : Shelley dirigera le Concerto pour orchestre (1944) de Béla Bartók et, la semaine suivante, le premier chef invité John Storgårds dirigera le Concerto pour orchestre de Witold Lutoslawski, écrit dix ans plus tard.

« Ces deux chefs-d’œuvre sont un peu moins connus de notre public. Je pense que le concerto de Lutoslawski n’a jamais été joué au CNA. Celui de Bartók, oui, mais il y a longtemps. Ces choix ont fait l’objet d’intenses discussions. » En effet, les saisons de l’Orchestre du CNA ne sont pas l’œuvre d’un seul homme, mais bien le fruit d’un effort de groupe influencé par des questions logistiques, le budget et les goûts du public. « Si on veut célébrer l’Orchestre, on ne devrait pas faire la “Tchaïk 5”? », demande Shelley pour donner un exemple des questions qu’ils se sont posées. « Tchaïk 5 », c’est le surnom que donnent les musiciens à la Cinquième symphonie de Tchaïkovsky, grandiose et bien connue.

« Mais j’adore l’idée de faire deux concertos pour orchestre, parce qu’on peut faire d’une seule pierre plusieurs coups. D’abord, les deux pièces remplissent leur promesse de mettre l’orchestre et ses différentes sections en valeur. On peut se délecter de la virtuosité de chacune. »

L’esthétique du milieu du XXe siècle résonne clairement dans les deux pièces, qui ne sont pas toujours faciles. Mais pourquoi le seraient-elles? La vie elle-même n’est pas toujours facile. Pour ce que ça vaut, le concerto de Lutoslawski, implacable et majestueux, est une de mes œuvres préférées. Je ne m’attendais pas à l’entendre un jour à Ottawa. Shelley et Storgårds ouvrent la porte à l’inattendu. (Si l’absence de la Cinquième de Tchaïkovsky vous déçoit, rassurez-vous : la Quatrième et la Sixième sont toutes deux au programme de la saison.)

« Ces deux concertos méritent de faire partie de notre répertoire, d’être entendus à Ottawa, parce que ce sont des chefs-d’œuvre. Ces deux compositeurs ne sont pas joués aussi souvent qu’ils le devraient ou qu’on le pourrait à Ottawa. Je sais que, à cause de la relation que John et moi avons bâtie avec le public, la confiance et l’ouverture régneront dans la salle durant le concert. »

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