Mémé est morte, vive Mémé !

Les grands mères mortes © Photo: Karine Sauvé

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par Karine Cellard et Sylvain Schryburt

On ne peut pas parler « grand-mère » sans aussi parler « petits-enfants » : les deux sont indissociables. Après tout, c’est leur naissance qui confère le titre de grand, sinon d’arrière, et qui fait se déployer les générations, vivantes et incarnées. À la regarder du point de vue des derniers-nés, la grand-mère que j’imagine apparaît doublement mystérieuse puisqu’elle évoque à la fois les débuts et la fin de la vie. C’est d’abord une mère, mais qui renvoie à l’enfance de nos propres parents, à cette époque obscure d’avant nos origines où, chose inconcevable, nous n’étions pas dans leur vie et eux croyaient encore au père Noël. Mais cette mère est aussi grande, façon de dire qu’elle a sans doute vécu plus qu’elle ne vivra. Elle est du coup la prochaine en ligne, de cette génération dont on s’attend qu’elle parte la première puisque c’est dans l’ordre des choses… On ne s’étonnera donc pas si les grands-mères mortes sont fatalement plus nombreuses que les vivantes ; plusieurs d’ailleurs ne deviennent grandes qu’à titre posthume !

La nôtre est partie doucement l’an dernier, presque centenaire, lourde d’une fatigue accumulée qui l’a gagnée lentement avec le poids des ans. Pour la famille, elle était Mémé, la matriarche, la seule de sa génération, la dernière de sa gang, une vraie et authentique arrière-grand-mère. Les enfants, les nôtres – des « arrière » eux aussi –, l’ont vue cinq ou six fois seulement. Ils en gardent sans doute l’image d’une femme qui était silencieuse en groupe et qui passait ses journées assise, les épaules couvertes d’une écharpe, qui semblait dire qu’être vieille, c’est d’abord avoir froid. Pour eux, Mémé était l’incarnation du bout de la vie, un corps fripé, fragile, qui sentait fort le parfum capiteux comme on n’en porte plus aujourd’hui. Je pense qu’ils avaient un peu peur d’elle, au fond, peur obscure de sa fragilité qui la faisait avoir besoin d’aide pour se lever et marcher, peur aussi de sa peau translucide, mince comme du papier, et de ses mains figées par l’arthrite, depuis longtemps incapables de tricoter des lavettes ou des pantoufles en Phentex.

Mémé avait depuis longtemps passé l’âge de cuisiner des plats bruns mais chaleureux, elle ne les a jamais reçus chez elle avec des montagnes de desserts maison et des bonbons qui traînent ici et là dans des bols en pseudo-cristal. Leurs souvenirs d’elle sont assurément moins sucrés, mais ils conservent un je ne sais quoi de tendre, je dirais même de paisible, une fois passée l’ineffable étrangeté de son grand âge comme de sa disparition.

Curieusement, c’est en mourant qu’elle est devenue tout à fait présente dans leur vie, comme si sa mort était venue mettre un visage sur l’angoisse, pas si enfantine que ça, de perdre un jour ceux qui sont proches d’eux, ceux dont la disparition doit apparaître impensable. Trop jeunes encore pour s’imaginer autrement qu’éternel (quoique…), la grand-mère morte, celle qu’ils portent chacun « dans mon cœur » comme le veut la leçon apprise, est devenue le symbole même de la fin inévitable, mais une fin si loin dans le temps qu’elle a quelque chose de rassurant, comme mise à distance par les années et les rides qu’ils n’imaginent pas encore creuser leur visage et leurs mains.

En nous quittant, elle est devenue une unité de mesure pour cette idée saugrenue du temps qui passe. Depuis, chez nous, on compte en Mémé. La grande pyramide de Khéops ? Quarante-cinq : presque rien. La télévision ? Pas même une ! Papa et maman ? À peine plus d’un tiers. Eux ? Des grenailles de Mémé.

Si Mémé est devenue le symbole même de la mort, par un retournement inattendu, elle y a apposé un visage qui, sans être complètement familier, a tout de même quelque chose de rassurant. Mémé aide à vivre avec la mort, elle la rapproche autant qu’elle la repousse, et c’est pourquoi je me plais à penser que mourir est sans doute le plus précieux cadeau qu’elle leur a fait pendant ces quelques années qu’ils ont vécues ensemble.

Elle leur a dit, au fond, de ne pas trop s’inquiéter, que la mort appartient encore à ce futur lointain qui devrait échapper aux enfants. Du coup, son souvenir les rappelle à la vie ; il est presque une fête, celle du temps qui reste.

Ce texte est paru dans le Cahier Six des Cahiers du Théâtre français.

Il est diffusé ici avec l’aimable autorisation des auteurs.

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KARINE CELLARD est professeure de français au Cégep de l’Outaouais. Elle a reçu le prix Gabrielle-Roy 2011 pour son essai Leçons de littérature : un siècle de manuels scolaires au Québec (Presses de l’Université de Montréal). SYLVAIN SCHRYBURT est professeur au Département de théâtre de l’Université d’Ottawa. Il a remporté le Prix du meilleur ouvrage en théâtre québécois, décerné par la Société québécoise d’études théâtrales, pour son ouvrage De l’acteur vedette au théâtre de festival : histoire des pratiques scéniques montréalaises, 1940-1980 (Presses de l’Université de Montréal, coll. « Socius », 2011). Karine et Sylvain ont deux enfants, Alexis et Camille.   


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