Le printemps reviendra toujours, et ses roses et ses fleurs

Le coeur en hiver

Le coeur en hiver

Angelo Barsetti

Text available in French only.

Autour de La reine des neiges et du Cœur en hiver

Simon,

Je suis une enfant qui a été élevée aux camions et aux barbies. Pas comme toi, j’ai écouté peu de films de Disney, mais je me rappelle avoir pleuré jusqu’au sommeil avant la fin de La belle et la bête. Avant de voir qu’il s’agissait d’un grand et beau prince châtain aux yeux clairs, j’étais convaincue que la Bête mourrait. Ça a certainement rapport, mon romantisme d’aujourd’hui, avec la façon dont la brune qui aime trop les livres et parle aux oiseaux essaie de sauver cette brute douce au fond. Et cette obsession du temps, de celui qui passe et qui presse, en écho de la rose, qui s’étiole sous une cloche de verre, dernière promesse de la possibilité d’un amour sincère qui sauve tout… J’ai en tête ce conte d’Andersen dans lequel Gerda et Kay, enfants, doivent se retrouver au bout d’un long voyage. Lui a reçu un éclat de miroir enchanté droit aux yeux et au cœur, et en a perdu la joie. Les roses ont perdu leur éclat, les gens sont laids. Et lui ne sent plus rien, les baisers de la Reine des neiges le laissent noirci et froid ; plus de caresses, plus d’amour pour personne. C’est là que la fille fonce. Elle est forte même si elle est petite. Elle recherche son ami-amour jusqu’au château de glace, jusqu’à la Reine des neiges, jusqu’aux chemins du Nord et aux routes prises par les brigands. À la fin, ce sont les lourdes larmes de Gerda qui se collent à la poitrine de Kay et qui réchauffent son cœur. Si c’était des adultes, ce serait écrit qu’ils collent leurs cœurs, j’en suis sûre, dans une belle étreinte pleine d’émotion et de chaleur des peaux qui se retrouvent. Oui, Gerda dirait tendrement « Viens. Viens, on va coller nos cœurs. Ça va aller », et on aurait la gorge un peu prise. Évidemment, là, c’est un conte qui finit bien mais pas trop tout de même : ils reviennent à la maison, et le temps a tellement passé qu’au tic-tac de l’horloge il ne reste que leurs corps vieillis. Ils se regardent dans les yeux, et ça parle de religion et de royaume de Dieu. À ce moment-là, on entend le conteur expliquer qu’ils sont des grandes personnes mais toujours des enfants par le cœur. Les roses ont encore fleuri, dans l’histoire, sûrement parce que l’amour a fait retour. Ça sonne comme la fin du poème de Dorothy Parker que je relis toujours en souvenir, en phare de notre saison : « Thus it is, and so it goes ; / We shall have our day, my dear. / Where, unwilling, dies the rose / Buds the new, another year. »

Les saisons et leur ressac, le retour des plantes et des joies, la fin et le début des froidures… C’est de tout ça dont me parle le conte. Dans l’adaptation de Disney, tu sais celle avec les deux princesses enveloppées de robes roses et bleues que les petites filles aiment avoir sur leurs boîtes à lunch, c’est différent. L’amour sincère ne vient pas des hommes ou des garçons, mais toujours c’est la fille qui doit se contrôler, écouter la raison plutôt que les émotions. C’est l’histoire de deux sœurs – Elsa et Anna –, les princesses d’Arendelle. Anna, toute petite, détient la magie de la neige et de la glace ; elle crée des montagnes où glisser et des bonshommes de neige, et elles jouent toutes deux heureuses jusqu’au jour où un jet de glace heurte la tête d’Elsa. Ça me fait toujours penser à la fois où j’ai cassé la dent de ma sœur par accident avec une brosse à cheveux, la palette craquée et échappée, nos regards soudainement changés par la peur de la réaction des parents. Dans le film, paniqué, le papa roi supplie les trolls de la forêt d’aider la pauvre petite, inerte, qui se glace de plus en plus. Le vieux troll, avec ses feuilles dans la barbe, leur dit qu’ils ont de la chance que ce ne soit pas son cœur, « parce que le cœur est une chose très difficile à influencer », « alors que la tête se laisse aisément convaincre », elle… Pas le cœur de glace, non, sinon ça tue, ça garde pour l’éternité dans l’impossible de vivre, c’est bien connu. Maudite affaire, ces cœurs-là, c’est bien vrai ! Le sage sauve finalement la pauvre Elsa, mais au prix de l’effacement de tous les souvenirs de magie : la sœur vivra recluse et seule, sorcière cachée dans une pièce du château jusqu’au jour où elle devra devenir reine. C’est là, lorsque les deux princesses sont grandes, que tout dérape : les sentiments d’Anna ne se retiennent plus, et elle met de la glace partout, puis s’enfuit pour mener une vie solitaire mais heureuse, ailleurs, « libérée », dans son palais de neige et de froid. Elsa, alter ego de Gerda, voudra la retrouver, laissant son beau prince, con de fiancé, derrière. Et bref, au fond, une fois les deux filles réunies loin du royaume plongé dans l’hiver, l’accident se répète, mais c’est le cœur qui est atteint : mauvais sort en morceau de miroir, cœur de glace que seul un geste d’amour tendre et sincère peut dégeler. Tu ne devineras jamais : contre toute attente, cet amour est celui de la sœur. Les filles sont sauvées, les méchants garçons sont punis, et les gentils un peu rustres et timides sont gardés. Le printemps reprend, les jeux et le bonheur aussi, dans les cœurs d’enfant de ces sœurs devenues femmes dans de riches taffetas.

Mais tout ne revient pas toujours. Il faut parfois laisser les histoires derrière et laisser aller, et le printemps, lui, reviendra toujours, et ses roses et ses fleurs. « Buds the new, another year. » Est-ce qu’il faut apprendre aux enfants ce tragique-là ? Est-ce que dans mes jeux, c’était triste parfois à la fin ? La vieillesse séparera toujours les amants. Ou on s’aime trois jours et c’est terminé. Te rappelles-tu des mots d’Étienne Lepage ? Sa pièce Le cœur en hiver place ce décor-là : une histoire d’ami-amour sans princesses, de fille aventurière et de garçon au cœur glacé. Kay ne reviendra pas du château de glace, ne retournera pas en ville : « Non. Si nous retournons là-bas, nous allons vieillir, et mourir, comme tout le reste. » Dans l’univers de Lepage, les rosiers piquent et font couler une goutte de sang, d’un sang qui rappelle, qui remet en mémoire, en souvenir la complicité d’avant. J’aime cette image presque sexuelle, cette façon de redonner aux corps le pouvoir qu’avait le psaume dans le conte d’Andersen. Toi, tu m’as dit qu’on avait été aventuriers, que je ne sais plus qui avait dit que l’aventurier c’est celui qui fait arriver des aventures et pas celui à qui arrivent des aventures. Mais, dis-moi, comment on fait pour dégeler les cœurs glacés par les mauvaises reines ? Et quand il ne reste plus de chaleur ? Est-ce qu’il faut marcher sur le chemin du retour sans se retourner et faire sourciller le conteur, celui-là même qui dit que l’histoire est triste, en lui montrant que le soleil fait encore dorer doucement la peau du cou ? Et quand on revient à la maison, est-ce qu’on est déjà vieux, les mains en peau aux petites taches brunes, et qu’il est trop tard ? « Don’t fucking say to be patient / this heart is hurt and it’s profound / letting these palms / blister and burn / time’s a rope / Let our hearts hold to the good parts / and our wounds scar in good looking ways », me chantera toujours Erica.

De la philosophie comme de l’amour, il m’est bon de penser qu’ils vivent dans l’entre-deux des adresses, entre l’écriture et la destination impossible. La carte postale, pour Jacques Derrida, existe dans l’ouverture au monde et le dévoilement qui n’arrive finalement jamais à la bonne adresse. L’écrit lancé à l’aventure, la poste restante jamais réclamée, le morceau de papier qui contient tout le cœur mais qui se perd en cours de route. Si je m’adresse, c’est que je t’adresse quelque chose lancé comme ça, et qui ne saura sûrement pas se rendre de l’autre côté de l’océan et des terres, qui restera ici dans les chemins que je n’ai pas tracés pour toi. Petite Gerda laissera Kay derrière. Le cœur rempli. Les poches sans roches blanches. Un peu de soleil sur la couenne. Il faudra que je trouve la corde pour tirer le rideau.

Les extraits sont tirés des chansons Recurrence de Myriam Gendron et Rain Spell d’Erica Freas.

 

Ce texte est paru dans le Cahier Sept (automne 2015) des Cahiers du Théâtre français.

Marie-Hélène Constant

MARIE-HÉLÈNE CONSTANT poursuit un doctorat au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal. Ses recherches portent sur le postcolonialisme en littérature québécoise et elle a mené un mémoire en recherche-création sur la violence du langage dans le théâtre contemporain. Elle collabore aussi occasionnellement à la revue Liberté.

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